En Europe, les nouveaux partis d’extrême droite (RN, Lega, AfD, Vrais Finlandais, Vox, Démocrates de Suède, etc.) détestent cette étiquette puisqu’elle les renvoie au parti nazi, le NSDAP, aux mouvements fascistes et proto-fascistes des années 1920 et 1930, aux néonazis et aux néofascistes de l’après-guerre (MSI, NPD, etc.). Ils préfèrent se définir comme n’étant « ni de droite ni de gauche », à l’instar de leurs prédécesseurs des débuts du XXe siècle. Ils choisissent donc de se présenter comme des « souverainistes », une étiquette inodore et incolore ; ou alors, lorsqu’ils sont obligés de se résigner au vocable « droite », ils se revendiquent de la « droite nationale » (en France) ou de la « droite alternative » (en Italie). Je m’intéresserai ici aux raisonnements d’un intellectuel qui prétend que l’extrême droite aurait disparu : Marcel Gauchet. Et j’évoquerai dans un second texte un livre de Pierre-André Taguieff, Qui est l’extrémiste ?, qui lui aussi nie l’existence et/ou la nocivité actuelles de l’extrême droite.
Dans une interview parue en 2022, Gauchet affirme même que le terme de « populistes » serait trop schématique. Il préfère appeler des individus comme Trump, Orban ou le FN/RN des « affectivo-identitaires »… Cette appellation baroque ne change rien sur le fond puisque l’identitarisme, fut-il « affectif », peut être très dangereux !
Mais découvrons d’abord son raisonnement : « Les critères classiques sur lesquels on pouvait s’appuyer pour définir une extrême droite n’existent plus. L’extrême droite au sens précis du terme, c’était le parti de la contre-révolution royaliste et catholique, hostile philosophiquement à la modernité démocratique et visant spécifiquement, en France, au renversement de la république. Elle avait connu une réactualisation au XXe siècle avec les nationalismes autoritaires ou totalitaires. Accessoirement, ce courant avait pu bénéficier du concours conjoncturel de ce produit local ambigu qu’était la tradition du bonapartisme plébiscitaire. Tout cela est mort et enterré ou ne subsiste plus qu’à l’état résiduel. Ces sensibilités n’ont pas survécu à l’enracinement de la démocratie qui s’est opéré en France sous le couvert du gaullisme. Quand on parle d’extrême droite aujourd’hui, on parle en fait d’un sujet et d’un seul : le rapport à l’immigration et à ses conséquences. Est réputé d’extrême droite le discours politique hostile à une immigration hors de contrôle et aux effets du multiculturalisme. Cela peut se relier lointainement à l’attachement au cadre national et à l’autorité de l’État, mais cela n’a plus rien à voir avec ce qu’était la doctrine du “nationalisme intégral”. C’est une force électorale se réclamant du principe démocratique de base qu’est la souveraineté du peuple, aussi loin que possible des organisations paramilitaires et de la perspective de coup d’État que cultivaient les extrêmes droites traditionnelles. L’étiquette d’extrême droite fonctionne en réalité comme le moyen de disqualifier un discours qui dérange par rattachement à un passé honni. Par extension, d’ailleurs, est rejeté à l’extrême droite quiconque ose suggérer que l’immigration pose des problèmes (1) . »
Ce passage a l’avantage d’être clair et de lister les principaux arguments réactionnaires en faveur de la thèse sur la nature prétendument « résiduelle » de l’extrême droite.
Gauchet et Taguieff prétendent que le terme d’extrême droite n’aurait pas de définition précise et serait utilisé n’importe comment. Pourtant, des universitaires très modérés en sont parfaitement capables : « Outre l’anti-égalitarisme, le noyau idéologique de l’extrême droite se compose du nationalisme d’exclusion (ou nativisme) et de l’autoritarisme. Le nationalisme d’exclusion considère que l’État-nation ne doit être habité que par des autochtones et que les non-autochtones sont considérés comme une menace fondamentale pour la survie de la nation. L’autoritarisme considère que la société doit être strictement ordonnée et que ceux qui violent l’ordre doivent être sévèrement punis. […]. Ces constructions idéologiques (anti-égalitarisme, nationalisme d’exclusion et autoritarisme) – et les croyances qui leur sont fortement associées, telles que le racisme et la pensée conspirationniste – produisent un ensemble de groupes politiques et sociaux considérés comme des ennemis de l’extrême droite et donc comme des cibles légitimes pour celle-ci. Ces groupes cibles comprennent notamment les minorités ethniques, les minorités religieuses, les minorités sexuelles, les opposants politiques, les institutions de l’État libéral-démocratique et d’autres groupes marginalisés (2). »
Une accusation d’amalgame qui se retourne contre son auteur
Remarquons tout d’abord que Gauchet opère un amalgame entre fascisme et extrême droite quand il amalgame les nationalismes « autoritaires ou totalitaires ». En clair, il propage la même confusion que ceux qu’il prétend critiquer, les gens de gauche ou d’extrême gauche qui considèrent le FN/RN comme un parti fasciste voire nazi ; et qui annoncent constamment la venue du fascisme (le PCF lors du coup d’État du général de Gaulle en 1958) ou un processus de « fascisation » (les maos après mai 1968, et l’extrême gauche en compagnie de nombreux intellectuels de gauche, chaque fois que, sous la Ve République, un gouvernement de droite adopte des lois liberticides, proclame l’état d’urgence, voire impose le confinement durant l’épidémie de COVID).
Le fascisme et le nazisme sont des phénomènes datés et spécifiques du siècle précédent ; ils reposent sur l’existence combinée de milices armées, d’un parti de masse et d’un leader charismatique. Il est évident que si l’on utilise cette définition élémentaire, elle ne correspond pas, du moins pour le moment, aux partis dits « nationaux-populistes » en Europe ou ailleurs.
Néanmoins, l’extrême droite est un courant qui, s’il est moins aujourd’hui organisé et moins violent que les mouvements fascistes stricto sensu, finit généralement par s’allier à eux lorsque ceux-ci prennent de l’ampleur. Ce fut le cas dans le passé et il n’y a aucune raison d’écarter l’hypothèse que cela se reproduise, même si l’histoire ne se répétera pas de façon absolument identique.
Pour l’Allemagne, il suffit de lire la fiche concernant les partis politiques de la République de Weimar, disponible sur le site du Parlement allemand : « Le Parti populaire national-allemand (DNVP) représente le camp conservateur et monarchiste, il combat par conséquent le système démocratique et l’ordre international instauré par le traité de Versailles. Il défend les intérêts économiques et sociopolitiques des latifundistes transelbiens et des magnats de l’industrie. Au terme d’une phase initiale de coopération restreinte, le DNVP se radicalise sous l’influence de son président, Alfred Hügenberg, qui accentue le virage antirépublicain et antisémite de son parti. En pactisant avec le NSDAP (“Front de Harzburg”), c’est lui qui ouvre à Adolf Hitler les portes des cercles conservateurs de droite. La coalition gouvernementale formée en janvier 1933 par le DNVP et le NSDAP sous la direction du chancelier Hitler sonne le glas de l’État démocratique multipartite et marque le début de la dictature nationale-socialiste (3). »
Quant à l’Italie préfasciste, non seulement le Parti populaire italien (social-chrétien) accepta les deux postes de ministres du Trésor et du Travail dans le premier gouvernement Mussolini, en octobre 1922, après la Marche sur Rome, mais un seul député du PPI s’opposa au vote de la loi Acerbo, soutenue par tous les partis de droite et par le Parti national fasciste. Cette loi remplaça la proportionnelle par un scrutin majoritaire, ce qui était particulièrement favorable aux fascistes, qui de surcroît, absorbèrent dans leur PNF toute la droite du PPI.
L’exemple de la France n’est guère plus brillant, si l’on s’intéresse à l’extrême droite. Gauchet souligne « l’ambiguïté de l’Action française ». Et il ajoute : « Les Camelots du roi usaient certes de la violence de rue et rêvaient confusément de coup d’État, mais ils étaient arrêtés dans leurs entreprises par leur monarchisme même. Ils cherchaient en réalité une forme de légitimité traditionnelle et non pas un Duce (4) . »
Cette « ambiguïté » n’empêcha pas Charles Maurras et nombre de ses partisans de soutenir Pétain, même si d’autres ex-Camelots du roi s’engagèrent dans la Résistance. Comme le précise un ancien militant royaliste, François Marin-Fleutot, auteur d’un livre sur Des royalistes dans la Résistance, Maurras soutint le régime de Vichy avec « enthousiasme » (sic) parce que « Pétain [avait] promulgué les lois antisémites (octobre 1940) et celles consacrées aux sociétés secrètes (août 1940) (5) ». Dans sa longue interview, cet historien réac n’a pas un mot pour expliquer à quoi aboutirent les lois dont son maître à penser se félicitait tant, ni pour condamner cette décision létale pour les Juifs ! D’ailleurs, Marin Fleutot avoue que « Pendant toute cette période Maurras reproduit l’attitude de l’Action française pendant la Première guerre. On met la contestation du régime de côté et on soutient coûte que coûte le pouvoir en place. […] Il est évident que l’Action française et Maurras portent une certaine responsabilité dans l’après-guerre. En effet si, comme le pensait le général de Gaulle, l’AF était rentrée en résistance – au moins, à partir du retour de Pierre Laval (avril 1942) et de l’invasion de la zone Vichy (novembre 1942) – les communistes n’auraient pas été la seule force organisée et structurée de la Résistance […]. C’est regrettable car l’Action française était certainement la seule force d’opposition aux communistes à cette époque et ses atermoiements ont desservi la Résistance. »
Même un historien royaliste est capable d’être plus lucide sur l’Action française que l’ancien « marxiste antistalinien » Gauchet !
En effet, contrairement à ce qu’il croit, il n’existe aucun fossé infranchissable entre l’extrême droite et le fascisme, comme l’ont montré les exemples de l’Italie, de l’Allemagne et de la France.
Si le FN/RN est bien un parti d’extrême droite parlementaire et non un parti fasciste classique, il possède de multiples liens personnels et politiques avec des groupes néofascistes violents voire terroristes (6). En gros, le FN/RN se livre très consciemment à une division du travail avec les éléments nostalgiques du fascisme que l‘on peut résumer en ces termes : « Laissez-nous conquérir le pouvoir par les urnes, ne faites pas trop de vagues et quand nous parviendrons à la tête de l’État, ne vous inquiétez pas, on ne vous réprimera pas. On vous protégera, et même on vous donnera des responsabilités dans l’armée et la police ou dans d’autres institutions que nous aimerions bien que vous infiltriez discrètement, dès aujourd’hui sans faire de vagues. » Et s’il évite désormais de recruter des individus incontrôlables et totalement incultes, ou s’il les pousse à démissionner quand ceux-ci se font repérer par les médias, le FN/RN n’a aucun problème à coopter dans ses rangs des cadres qui ont été solidement formés par les groupuscules néofascistes et par les officines de la Nouvelle Droite.
Si des néofascistes trop impatients se font de temps en temps arrêter parce qu’ils planifient des attentats (7), cela ne signifie pas du tout que les partis nationaux populistes, d’extrême droite, soient « aussi loin que possible des organisations paramilitaires et de la perspective de coup d’État que cultivaient les extrêmes droites traditionnelles », comme le prétend Gauchet, bien au contraire. On en a eu une démonstration parfaite le 6 janvier 2021, lors de la prise du Capitole, aux Etats-Unis. Si le Parti républicain, même trumpisé, n’est pas un parti fasciste, il est bel et bien soutenu par des organisations paramilitaires, des milices, qui, elles, diffusent une idéologie néofasciste ou néonazie (8) .
Tous les apprentis dictateurs et les démagogues
invoquent aujourd’hui « le peuple » et « la démocratie »
Cette division du travail entre les forces de l’extrême droite et celle des groupuscules néofascistes ou néonazis est niée par Gauchet, qui invoque un second argument tout aussi boiteux que le premier. Les partis nationaux-populistes accepteraient les règles de la démocratie, le « principe démocratique de base qu’est la souveraineté du peuple ».
Gauchet oublie que la Constitution soviétique adoptée en URSS en décembre 1936 fut présentée par Staline et par tous les partis communistes de la planète comme « la plus démocratique du monde ». Un démagogue ou un apprenti dictateur n’hésitera jamais à utiliser des mots consensuels comme « peuple » ou « démocratie ».
Gauchet oublie que le fait de se présenter aux élections et d’invoquer « la souveraineté du peuple » n’est nullement contradictoire avec le fait, une fois arrivé au pouvoir, d’empêcher toute nouvelle élection ou de bourrer les urnes, d’interdire certains partis politiques (9) (voire tous les partis), de persécuter les démocrates, les partisans des droits de l’homme, les syndicalistes et les militants de gauche ou d’extrême gauche, et ce, bien sûr, au nom du « peuple » et de la « démocratie ». Sur tous les continents, au XXe et au XXIe siècle, on a vu des partis et des dirigeants politiques utiliser les élections et la liberté d’expression quand ils étaient dans l’opposition et changer radicalement d’attitude quand ils étaient au pouvoir.
Partout, les partis « nationaux populistes » recueillent le soutien d’une forte proportion des électeurs qui appartiennent à la police et l’armée, ou qui travaillent dans le secteur de la sécurité privée (l’un des domaines d’activité où l’extrême droite sait créer des entreprises fort utiles, notamment pour la protection des personnalités et des meetings d’extrême droite) ; leur idéologie nationaliste et xénophobe ainsi que leurs positions complaisantes vis-à-vis des violences et des meurtres commis par des policiers comme leur soutien à toutes les interventions extérieures de leur armée ne peuvent que leur attirer les sympathies des partisans d’un ordre plus autoritaire, voire carrément totalitaire. De plus, si les « nationaux-populistes » essaient de créer des organisations syndicales ou de noyauter les organisations syndicales déjà présentes dans la police, c’est bien dans le but, une fois arrivés au pouvoir, d’avoir les mains libres pour diriger la répression étatique contre tout mouvement social ou toute force politique qui les dérangeront ou voudront les renverser, y compris lors d’élections démocratiques.
Évidemment cette répression sera fonction de l’opposition qui se dressera contre eux. Nul besoin de créer des camps de concentration comme dans l’Allemagne nazie, ni même des camps de rééducation comme lors du dernier coup d’État militaire de 2014, en Thaïlande (10) , si la population accepte la politique d’un gouvernement d’extrême droite. Mais nulle raison, non plus, d’en évacuer la possibilité sous prétexte que la démocratie serait tellement « enracinée » qu’aucune dictature ne pourrait jamais se mettre en place, en France ou dans d’autres pays occidentaux de tradition démocratique.
Une étiquette infâmante ?
Le troisième argument déployé par Gauchet est celui selon lequel « l’étiquette d’extrême droite » fonctionnerait « en réalité comme le moyen de disqualifier un discours qui dérange par rattachement à un passé honni. Par extension, d’ailleurs, est rejeté à l’extrême droite quiconque ose suggérer que l’immigration pose des problèmes (11) ».
Marcel Gauchet a un lointain passé de marxiste antistalinien. Comme l’explique Le Figaro, « En mai 1968, Marcel Gauchet, Jean-Pierre Le Goff et Paul Yonnet font régner la pagaille dans la faculté des lettres de Caen. […] “Dans la plus complète insouciance, nous étions devenus une bande de ‘terroristes intellectuels’ et de ‘petits voyous’ fiers de l’être, trouvant plaisir à contester le contenu des cours et à effrayer les ‘mandarins’”, se souvient Jean-Pierre Le Goff dans la préface de Zone de mort, le livre posthume de Paul Yonnet (12). » Et un portrait de Libération corrobore cette version : « “C’était l’un des principaux animateurs du mouvement à la fac de Caen, le plus brillant, raconte une ancienne étudiante. Il affrontait les trotskistes et les maoïstes et retournait les AG contre eux.” A l’“ultragauche”, il fait le coup de poing aux côtés des ouvriers de la Saviem, puis se ramasse une “totale gueule de bois politique” lorsque tout cela retombe (13) . »
Comme bien d’autres ex-gauchistes, Gauchet a du mal à se regarder dans un miroir et à accepter qu’il tient un discours de plus en plus complaisant vis-à-vis de l’extrême droite et de plus en plus hostile à l’immigration.
Il est donc vital pour lui de disqualifier à son tour les partisans de la liberté de circulation des personnes, de prétendre que ceux-ci nieraient les « problèmes » que pose l’immigration et de jouer les humanistes en expliquant, par exemple, « que ce ne sont pas des spécificités culturelles inassimilables qui ont fait la question, mais le mécanisme politique non maîtrisé qui a présidé à cette immigration et la signification que cela lui a donné ». En clair, Gauchet nous tient à peu près ce discours : « Je ne suis pas ni raciste ni xénophobe, pas plus que les électeurs du FN/RN ou d’Éric Zemmour ; mais on a laissé entrer trop de gens en France pour pouvoir les accueillir et les assimiler correctement (14). »
On comprend mieux pourquoi il tient tant à nier l’existence de l’extrême droite : non seulement il plaide pour une attitude tolérante envers Marine Le Pen et Eric Zemmour (cf. citations un peu loin), mais plus prosaïquement il plaide pour sa paroisse. Cela lui permet de fermer les yeux sur le fait que, en 2022, 73% des attaques commises par des individus d’extrême droite (électrons libres ou militants organisés) « ont visé des minorités ethniques et religieuses, principalement des personnes perçues comme des immigrés ou des étrangers (15) » – et par « minorités religieuses » il faut entendre des musulmans, pas des bouddhistes ou des catholiques ! Ces attaques ont été menées le plus souvent « à mains nues, avec des instruments contondants et des couteaux » par des individus qui s’abreuvent de « vidéos intitulées “Immigration indésirable” “Sauvons la France” » et fabriquées par qui ? Par une extrême droite qui aurait disparu, selon Marcel Gauchet ! Par des gens qui crient « Dégagez sales immigrés » et « Sales étrangers » avant de leur tirer dessus, comme ce fut le cas en Italie, à Gênes.
Comme le précise le même rapport, « il y a des raisons de croire que 2015 et les deux années suivantes ont été marquées par un nombre inhabituellement élevé d’attaques dues à des griefs de l’extrême droite en rapport avec le nombre de réfugiés arrivant en Europe occidentale à l’époque ». Et entre 2015 et 2022, si l’on s’intéresse aux « groupes cibles de la violence d’extrême droite », « 25 des 32 attaques mortelles ont visé des minorités ethniques et religieuses. Sur ces 25 attaques mortelles, 60 % visaient des personnes perçues comme des étrangers, tels que des immigrants, des demandeurs d’asile ou des réfugiés, 16 % visaient des musulmans et 16 % » des Afro-descendants. Dans la même période, deux responsables politiques ont été assassinés en Europe parce qu’ils avaient une attitude favorable aux « migrants » ou aux « réfugiés » : la député travailliste Jo Cox en 2016 et le président régional de Kessel, un chrétien démocrate, Walter Lübcker, en 2019.
Mais apparemment Marcel Gauchet ignore ces violences et ces meurtres commis par des individus d’extrême droite tout comme il ignore les projets d’attentats fascistes déjoués par les flics (et ce rien qu’en 2022) :
– en Allemagne : « L’année 2022 a été marquée par deux projets de coup d’État menés par des groupes plus importants inspirés par les idées des Reichsbürger. […] ces tentatives d’attaques ambitieuses visaient à prendre pour cible les institutions de l’État, les principaux responsables politiques et les infrastructures, afin de provoquer le chaos et la guerre civile et de préparer ainsi le terrain pour une prise de pouvoir. Ces groupes, et en particulier les 25 personnes de l’“Union patriotique” arrêtées en décembre 2022, comprenaient des participants bien mieux insérés socialement, notamment un juge et un ancien député du parti d’extrême droite AfD, plusieurs (anciens) membres d’unités militaires d’élite et de la police, ainsi qu’un aristocrate destiné à devenir le futur chef d’un État monarchiste » ;
– en Espagne, « la police nationale a démantelé une organisation néo- nazie clandestine qui projetait d’attaquer des politiciens et des procureurs. […]. La police a saisi des armes, notamment un revolver, trois carabines, des armes à feu factices, des munitions, des couteaux, des battes de baseball et des manuels de fabrication d’explosifs, ainsi que des listes de plaques d’immatriculation de voitures appartenant à des opposants politiques, tels que des hommes politiques de gauche et des séparatistes »
– en Italie, « la police a perquisitionné des personnes liées à l’organisation néo-nazie et suprémaciste blanche “Ordine di Hagal”. Les perquisitions ont eu lieu dans les provinces de Naples, Avellino, Caserte, Milan, Turin, Palerme, Raguse, Trévise, Vérone, Salerne, Potenza, Cosenza et Crotone, tandis que l’organisation était basée dans la province de Naples. […] En plus de la propagande antisémite et raciste, celle-ci a révélé que les auteurs projetaient d’organiser un massacre “comme celui que ce type a fait en Nouvelle- Zélande (16)” […] Le groupe était en contact avec des groupes ukrainiens comprenant des membres néo-nazis, tels que le bataillon Azov. Les armes saisies étaient des couteaux, des hachettes et d’autres objets tranchants non spécifiés, des répliques d’armes de poing, des munitions et des armes de poing artisanales ».
Et qu’en est-il de la violence d’extrême droite en France ?
En avril 2022, sur Europe 1, Marcel Gauchet s’était distingué en expliquant : « « Marine Le Pen représente objectivement une sorte de droite autoritaire, nationale, populaire, qui pour moi évoque furieusement les débuts de la Ve République. On trouverait dans le RPR de la grande époque du premier gaullisme l’équivalent de Marine Le Pen et peut-être de gens plus à droite qu’elle […]. On essaye de la charger du fardeau de l’ancienne extrême droite qui a laissé de très mauvais souvenirs dans ce pays avec la collaboration, le pétainisme et qui est disqualifiée depuis 1945, avec la résurgence Algérie française, l’OAS. […] En réalité, elle incarne quelque chose de très différent de ce qu’a été l’extrême droite du passé et on gagnerait à le reconnaître (17). »
Quant à Eric Zemmour, selon Gauchet, « Il a fait surgir une vérité de la situation française que les autres candidats laissaient de côté ou atténuaient. Il a fait apparaître en particulier l’incertitude sur l’identité française (18) . » Et comme l’explique Le Monde, le 1er décembre 2021, « Le 29 octobre, c’est Marcel Gauchet […] qui juge sur LCI que le polémiste d’extrême droite “remet les Français dans le cours de leur histoire” et qu’“il parle de ce dont il faut parler et dont les autres ne parlent pas”. A ses yeux, précise-t-il au Monde, “il ne s’agit pas d’être pour ou contre, mais de voir que Zemmour est un symptôme politique. Il met le doigt sur des choses qui dérangent”. »
Cette attitude hypocrite est tout à fait cohérente avec les propos qu’il tenait déjà en 2016 : « Laurent Fabius l’avait dit il y a fort longtemps et il avait raison, n’en déplaise aux imprécateurs qui l’ont cloué au pilori : “Le FN pose de bonnes questions et il y apporte de mauvaises réponses.” Le langage dans lequel Jean-Marie Le Pen parlait n’était pas le bon et les perspectives qu’il ouvrait étaient mauvaises. Là où il touchait juste, et où le Front national en tire un crédit profond dans la société, même chez des gens qui ne voteront jamais pour lui, c’est qu’il a eu le courage de poser une vraie question (19) . »
Gauchet fait semblant d’ignorer que les discours xénophobes de la famille Le Pen, d’Eric Zemmour, et de bien d’autres démagogues, influenceurs et journalistes ont des conséquences dans le monde réel : « La forme la plus courante de violence d’extrême droite, en France comme ailleurs, est la violence raciste. Depuis 2015, 41 attaques ont été perpétrées contre des minorités ethniques et religieuses en France, dont 15 visaient spécifiquement des musulmans, ce qui montre que les sentiments islamophobes en général, ainsi que les réactions violentes au terrorisme islamiste, contribuent aux niveaux globaux de violence raciste. En outre, cinq attaques visaient explicitement les Noirs. Dans les autres agressions (21 au total), qui étaient au moins partiellement motivées par le racisme, l’auteur visait une personne qu’il – presque tous les auteurs étaient des hommes – considérait comme un immigré, un étranger, un demandeur d’asile et/ou un réfugié. »
On se demande bien pourquoi des intellectuels qui se proclament « libéraux » ou « démocrates » tiennent tant à nier l’existence du danger que représente l’extrême droite en Europe ! S’ils croient qu’elle les épargnera parce qu’elle serait seulement « affectivo-identitaire », ils se font des illusions car ce n’est pas « l’affectivité » qui caractérisent leurs hommes de main…
Yves Coleman, Ni patrie ni frontières, 2/12/2024
NOTES
1. https://www.revuedesdeuxmondes.fr/marcel-gauchet-droitisation-france/
4. https://www.revuedesdeuxmondes.fr/marcel-gauchet-droitisation-france/
6. Maxime Brunerie qui tira sur Jacques Chirac, en 2002, fréquenta le PFN, le MNR et Unité Radicale. Et tous les attentats terroristes de l’extrême droite qui ont été déjoués en France étaient le fait de personnes qui partageaient les idées du FN/RN ou d’Éric Zemmour sur l’immigration.
7. Wikipedia en a dressé une liste à partir de 2010, https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_d%27attaques_terroristes_d%27extr%C3%AAme_droite_d%C3%A9jou%C3%A9es . De plus, l’université d’Oslo et la Fondation Jean Jaurès ont publié un rapport détaillé à ce sujet : https://www.jean-jaures.org/publication/terrorisme-et-violence-dextreme-droite-en-europe-occidentale-1990-2022/.
8. On trouvera quelques éléments d’information dans mon « Glossaire évolutif sur l’extrême droite nord-américaine (et quelques-unes de ses sources d’inspiration européennes) » https://npnf.eu/spip.php?article935
9. Au cours des dix dernières années, la démocratie thaïlandaise a ainsi réussi par deux fois à interdire, de façon tout à fait légale, des partis bourgeois libéraux favorables à un élargissement significatif des libertés publiques. Ce qui n’a pas empêché cette même démocratie d’adopter deux lois « progressistes » : l’une autorisant le mariage entre personnes de même sexe, et l’autre permettant la vente libre de toutes sortes de produits contenant du cannabis, dans des boutiques spécialisées présentes dans toutes les grandes villes…
10. https://www.ofpra.gouv.fr/sites/default/files/ofpra_flora/2106_tha_regime_politique_153300_web.pdf
11. https://www.revuedesdeuxmondes.fr/marcel-gauchet-droitisation-france/
13. https://www.liberation.fr/portrait/2003/11/07/au-fond-a-gauche_451013/?redirected=1
14. C’est d’ailleurs ce qu’il explique dans cette interview : https://video.lefigaro.fr/figaro/video/immigration-un-tabou-francais-suivez-en-direct-le-club-le-figaro-idees-1/
16. Il s’agit des attentats de Christchurch, commis le 15 mars 2019 par Brenton Tarrant, contre deux mosquées et qui ont fait 51 morts et 49 blessés.
17. Cité dans Libération le 15 avril 2022.
18. Cité dans Le Nouvel Observateur du 29 mai 2022.