Résumé
L’historiographie polonaise dominante présente la campagne antisémite d’État de 1967-1968 comme un événement isolé, alors qu’elle poussa environ 15 000 Juifs de Pologne à prendre le chemin de l’exil. En réalité, il s’agit de l’aboutissement d’un processus qui commença dès les années 1940. Après les vagues d’émigration des survivants de l’Holocauste en 1946-1948 et 1956-1960, la période communément appelée la « crise politique polonaise de 1968 » constitua la troisième vague de ce type en seulement vingt ans d’existence de la République populaire de Pologne. Parmi ceux qui furent obligés de partir en 1968, une bonne partie d’entre eux avaient pris la décision de rester en Pologne en 1945, ce qui s’était souvent avéré inacceptable pour leur famille et leurs amis qui, eux, avaient émigré. Ces décisions découlaient des espoirs placés dans l’idéal communiste d’égalité et la construction d’un système de justice sociale. Non seulement Mars 1968 contraignit nombre de ces personnes à émigrer, mais cette période historique définit également les modèles acceptables d’identité et d’activité juives pour ceux qui restèrent. Se référant à la vie juive institutionnalisée et communautaire dans la Pologne d’après 1968, Anna Zawadzka soutient que les événements de mars signifièrent la fin d’une identité juive de gauche, laïque et universaliste, enracinée dans l’idée d’émancipation. En expulsant les « camarades » juifs à cette époque, la République populaire de Pologne créa un espace pour les politiques identitaires, qui devenaient simultanément de plus en plus importantes de l’autre côté du rideau de fer. Après Mars 1968, la judéité et les autres identités minoritaires définies en dehors du cadre d’une identité particulière, ethnique, culturelle ou religieuse se révélèrent impossibles.
Mots-clés : Mars 1968 ; antisémitisme ; communisme juif ; renouveau juif ; histoire juive ; universalisme
De la même autrice :
Anna Zawadzka
Temps et champ de vision :
Jalons vers une perspective comparative
sur l’antisionisme en 1967-1968 et en 2023-2024
https://npnf.eu/spip.php?article1216
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PRESENTATION DES DEUX ARTICLES
Pologne : de l’antisionisme « communiste » de 1967-68 à l’antisionisme mondialisé de 2023-24
Le premier article d’Anna Zawadzka (« Une autre mort de l’universalisme, ou comment la Pologne communiste a détruit le communisme juif ») analyse les trois grandes vagues d’antisémitisme et d’antisionisme qui marquèrent la mal nommée « République populaire » de Pologne en 1945-51, 1956-1959 et 1967-1968 ; l’immigration forcée des Juifs polonais, notamment vers Israël ; et les transformations idéologiques qui s’opérèrent au sein des « milieux juifs » de ce pays.
Le second article de l’auteure (« Temps et champ de vision : prologues d’une perspective comparative sur l’antisionisme en 1967-1968 et en 2023-2024 ») retrace les continuités entre les campagnes staliniennes étudiées précédemment, l’antisémitisme mondialisé « ordinaire » actuel et les réactions antisionistes de la gauche polonaise et internationale après les massacres commis par le Hamas et ses alliés le 7 octobre 2023.
Yves Coleman (Ni patrie ni frontières)