Voici le septième article d’une longue série sur ce qu’il est convenu le "Réseau RCP/LM/Spiked" au Royaume-Uni, les initiales RCP signifiant : "Revolutionary Communist Party" et LM : "Living Marxism". Ces textes font partie d’un futur livre sur les courants "marxistes" (Faux rebelles et "marxistes" au service de l’extrême droite) qui ont très mal tourné en Europe mais qui continuent à manier une phraséologie "radicale".
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II. Echecs électoraux ou/et victoire idéologique ?
Parmi les vétérans du RCP dont la carrière politique, dans le cadre du Brexit Party* puis de Reform UK*, n’a pas décollé jusqu’ici (seule la presse régionale a évoqué leurs campagnes électorales et la presse nationale britannique n’a pas daigné s’intéresser à eux), il faut signaler les six perdants dont je vais maintenant évoquer le cas, mais peut-être faut-il prendre du recul, à l’instar de ce journaliste qui présente les vétérans du RCP comme des spécialistes de l’« astroturfing », c’est-à-dire d’une « tactique utilisée en politique et par l’industrie publicitaire pour masquer les sponsors d’un message ou d’une organisation de manière à ce qu’il semble provenir de citoyens ou de consommateurs ordinaires ». J’ignore si son analyse est exacte, ou s’il est seulement un peu paranoïaque, mais voici ce qu’il écrit : « L’influence de Spiked et des anciens du RCP et de LM sur les organisations de base du Brexit et leurs militants était omniprésente avant et après le Brexit. Au moins deux des mouvements énumérés ci-dessus - Invoke Democracy Now et Invoke Article 50 Now - étaient essentiellement Spiked sous un autre nom. Bien que Spiked n’ait pas créé ou dirigé toutes les organisations [précédemment citées], deux choses sont indéniables. Premièrement, le groupe Spiked-RCP a toujours excellé dans I’astroturfing. Deuxièmement, les membres du réseau sont apparus avec une régularité alarmante dans les groupes de pression en faveur du Brexit. » [English, 2021.]
Voyons maintenant qui ont été nos « astroturfeurs » malchanceux aux élections de 2019 et les positions politiques qu’ils ont défendues et défendent encore....
• L’historien James Heartfield a été un candidat malheureux aux élections européennes de 2019, pour le Brexit Party de Nigel Farage*. Heartfield a écrit des ouvrages sur des sujets historiques (les empires britanniques ; la guerre de Sécession ; les luttes pour l’indépendance en Irlande ; « l’impérialisme humanitaire » en Australie, en Afrique du Sud et au Congo ; les mouvements de lutte pour l’abolition de l’esclavage), mais aussi sur des thèmes liés aux guerres culturelles de la droite libertarienne : « l’Union européenne et la fin de la politique » ; « le capitalisme vert ou la fabrication de la rareté en une ère d’abondance » ; la révolution de « l’égalité des chances » (pour les femmes et les minorités ethniques) ; l’antiracisme ; « la mort du sujet » (une critique du structuralisme et du post-modernisme), etc.
Lors des campagnes électorales de 2019, Heartfield affirma que le Brexit Party touchait les électeurs dans « les circonscriptions abandonnées par les travaillistes », que son organisation n’était « ni de droite, ni de gauche », ne « favorisaitpas la montée de l’hostilité envers les immigrés » et « n’ était pas raciste » [Heartfield, mai 2019].
C’est ce même candidat d’un parti nationaliste et xénophobe qui écrivit un long article pour donner des leçons de... « marxisme1« à toute l’intelligentsia de gauche au moment des manifestations de masse au Royaume-Uni contre l’intervention américaine en Irak. Selon ce distingué professeur, « Le mouvement anti-guerre d’aujourd’hui est davantage motivé par le romantisme que par une critique sérieuse de l’impérialisme ». Les analyses des penseurs altermondialistes ou de gauche relèveraient surtout d’un « dégoût moral pour le monde », et seraient totalement déconnectées des réalités économiques du XXIe siècle. Et Heartfield d’aborder une série de sujets effectivement capitaux : la validité de la thèse de la « guerre pour le pétrole », la réalité de la suraccumulation et de la baisse des taux de profit, l’importance du commerce international, l’accumulation primitive, la conception léniniste de l’impérialisme, le néolibéralisme, la disparition de la classe ouvrière comme sujet de la Révolution sociale et son remplacement par de vagues « mouvements sociaux », etc. Ce long texte publié sur le site Spiked nous offre un parfait exemple du double jeu des vétérans du RCP et de leurs disciplines plus jeunes dans le champ idéologique :
– d’un côté, ils prennent une pose radicale en rappelant des éléments de leur culture marxiste. Ils invoquent, comme si elle leur tenait encore à cœur, « la critique socialiste de la production capitaliste dans son ensemble », la « véritable » critique d’un « système social » et « le caractère transitoire du capitalisme » chez Marx [Heartfield, 2004]. Ils prétendent se passionner pour « la question brûlante de la reformulation d’un projet politique de gauche et anticapitaliste » [Fitzpatrick, 2002], Ils n’hésitent pas à citer un texte aussi peu lu par les militants actuels que les Grundrisse (ouManuscrits de 1857-1858) de Marx ou un article du communiste de conseils Paul Mattick*. Ils mettent le doigt sur les faiblesses théoriques de la gauche radicale comme s’ils en faisaient encore partie : « Marx n’a jamais eu pour objectif de suggérer qu’il existait une tendance automatique à l’effondrement du capitalisme, indépendamment des actions délibérées des individus » ; la gauche a « une mauvaise compréhension du concept d’accumulation primitive » ; elle ne s’est pas posée « la question embarrassante de savoir comment le capitalisme a pu survivre à ce que Lénine a appelé son stade le plus élevé » ; « la rhétorique du néolibéralisme a été prise trop au pied de la lettre » [Heartfield, 2004] ;
– de l’autre, ils se plaignent du « retrait du leadership et de la responsabilité au sein des élites » (ces « élites qui ne parlent plus le langage du nationalisme à l’ancienne », se lamente un vétéran du RCP [Bel Ami, Spiked, 2013]). En clair, ils regrettent que les capitalistes ne se concentrent pas sur « le vrai problème », c’est-à-dire « le manque d’investissement dans les nouvelles technologies, la perpétuation de la pénibilité et le gaspillage de la main-d’ œuvre dans un labeur improductif > [Heartfield, 2004] et ils pleurnichent parce que, « au début des années 1990 », « lorsque l’Etat a été réduit et le socialisme écrasé, le résultat n’a pas été une société d’entrepreneurs robustes » et que « les valeurs de sécurité sont privilégiées par rapport à la prise de risque » [Fitzpatrick, 2002] ! ! !
• Stuart Waiton maître de conférences en sociologie a été candidat du Brexit Party aux élections européennes en 2019, puis aux élections locales, durant lesquelles il a déclaré lutter contre l’endoctrinement identitariste des élèves et le « dogme qui est imposé aux enfants écossais » ! Selon Waiton, « [...] les écoles sont de plus en plus politisées. Un programme d’ingénierie sociale axé sur la “diversité ”, l’ “inclusion ” et la “justice sociale ” commence à remplacer l’accent libéral plus traditionnel mis sur la connaissance des matières - le fondement essentiel de notre système éducatif renommé et progressiste est en train de s’éroder. [... ] Dans toutes les matières, y compris par exemple les mathématiques, les enseignants reçoivent l’ordre d’intégrer une dimension antiraciste et sensible à la diversité dans leurs cours, souvent aidés par la représentation dégradée et unidimensionnelle du “privilège blanc”2 ».
Actif dans les médias dominants (The Times The Independent, The Glasgow Herald, la chaîne Sky News’) il est également passé dans l’émission de radio The Richie Allen Show, comme beaucoup d’individus d’extrême droite et quelques personnes « de gauche ». Il écrit évidemment pour le site Spiked. Il avait créé un scandale en 2019 et s’était vu désavouer par son université, lorsqu’il avait déclaré sur SkyNews que les joueurs de foot ne devraient pas interrompre le match en cas d’insultes racistes : « Je ne suis pas convaincu qu’il y ait davantage de racisme, et je pense qu’il y en a moins dans la société britannique. Certes, il existe une sensibilité croissante face à ce phénomène et à l’utilisation d’un langage raciste. Lorsque je participais à des campagnes antiracistes » [quand il militait au RCP, donc, mais il se garde bien de le mentionner, Y.C.], « nous nous préoccupions des inégalités structurelles, des personnes au pouvoir qui refusent aux gens l’emploi, l’égalité et les droits. Aujourd’hui, l’antiracisme semble être presque entièrement axé sur le langage. Nous commençons à oublier une chose importante pour qu ’une société fonctionne : nous devons ignorer les imbéciles, ne pas les écouter et continuer notre chemin malgré tout3. »
• Alka Sehgal Cuthbert, vétérane du RCP, d’origine indienne comme elle l’indique dans un article de spiked, a obtenu un doctorat à la prestigieuse université d’Oxford, mais a apparemment toujours travaillé dans l’enseignement secondaire - ce que des journalistes mesquins ne manquent pas de rappeler, conformément à leurs préjugés de classe. Elle est aussi la directrice de Don’t Divide US*, une ONG de la mouvance « furediste » créée en 2020.
Brandissant ce que les conservateurs appellent en anglais la race card (la carte raciale -expression souvent péjorative), elle affirme que l’UE serait une « institution profondément raciste ». Elle s’indigne du fait que « pour préserver la libre circulation dans l’UE, celle-ci veille à ce que ses frontières restent hermétiquement fermées aux ressortissants de pays tiers [...]. De plus, l’UE a jugé opportun d’envoyer d’importantes sommes d’argent aux gouvernements [... ] étrangers pour éloigner les populations de l’Europe par tous les moyens brutaux nécessaires ». Elle dénonce également « les effets délétères de la Politique agricole commune sur le développement agricole en Afrique » [Sehgal Cuthbert, avril 2019).
Elle n’est d’ailleurs pas la seule à jouer la race card parmi les candidats du Brexit Party. Ce fut le cas du Dr Kulvinder Singh Manik (pour qui « Nous vivons une tentative marxiste-léniniste de renverser notre démocratie » ?!) et de Surjit Singh Duhre (« On m’a dit que j’étais un raciste, un traître et un Judas simplement parce que je représentais le Brexit Party4 »).
Questionnée sur l’affiche « Breaking Point » (Point de rupture, reproduite ci-dessous) diffusée par Nigel Farage en 2016 pour justifier le Brexit, Sehgal Cuthbert n’hésite pas à répondre : « Cette affiche, ou tout ce que le leader du Brexit Party, Nigel Farage, a pu dire, est insignifiant comparé au racisme flagrant de l’UE ». Certes, deux mois plus tard, dans un autre article, elle admet que cette affiche était « grossière » et que « son message était erroné ». Mais elle contre-attaque aussitôt en dénonçant les politiciens travaillistes qui, comme « Gordon Brown, ont adopté le slogan “Des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques5 ” » ou qui, « sous Ed Miliband » (secrétaire d’Etat, ministre et chef du Parti travailliste), ont « distribué des tasses portant la mention “Contrôle de l’immigration ” ». Notre antiraciste chevronnée n’est pas en peine de trouver d’autres arguments contre le Labour puisque « c’est sous un gouvernement travailliste que des femmes indiennes ont été soumises à des tests de virginité dans les ambassades indiennes et à l’aéroport d’Heathrow à la fin des années 1970 ». Par conséquent, « les commentaires offensants formulés dans le passé par les dirigeants ou les candidats du Brexit Party sont insignifiants par rapport au soutien apporté par l’UE aux garde-côtes libyens, soutien qui a permis à 8 000 à 10 000 migrants et demandeurs d’asile d’être maintenus dans des centres de détention dans des conditions inhumaines » [Sehgal Cuthbert, juin 2019).
Une affiche anodine ?
Après tous ces arguments « antiracistes », si vous vous demandez pourquoi Mme Sehgal Cuthbert a été candidate du très xénophobe Brexit Party /Reform UK, c’est que vous ne maîtrisez pas encore toute l’agilité « dialectique » des vétérans du RCP. Car cette dame a d’autres tours dans son sac, à commencer par la... classe ouvrière.
En effet, selon elle, « [...] le parti travailliste et la gauche ont abandonné les travailleurs industriels [... ] dans les années 1980 [et] ont décidé que la classe ouvrière était une cause perdue. Ils se sont de plus en plus concentrés sur la classe moyenne et ont commencé à considérer les gens ordinaires comme un problème culturel et politique nécessitant une réglementation croissante de la part de dirigeants éclairés, que ce soit à Westminster ou à Bruxelles ». Invoquer la défense des intérêts des travailleurs et entamer un discours anti-élites n’est évidemment qu’une astuce grossière de tous les populistes, puisque rien, dans le programme de Reform UK, ne va dans le sens des intérêts des exploités : s’il avance de « vagues promesses, telles que “pas de listes d’attente au NHS” » (le système de santé public), « “de bons salaires pour une dure journée de travail” et “des factures d’énergie abordables ” », sa générosité est uniquement orientée vers les patrons puisqu’il promet « d’abolir l’impôt sur les bénéfices des petites entreprises et de réduire l’impôt sur les sociétés des grandes entreprises de 25 % à 15 %» [Taylor, 2025].
Mais les attaques contre « Bruxelles » et l’UE ont l’avantage d’introduire un autre élément nocif : le nationalisme et le chauvinisme. Ainsi, selon Sehgal Cuthbert, « La délégitimation de la classe ouvrière a conduit à la délégitimation de la démocratie. Les hommes politiques ont commencé à tirer leur autorité non pas des citoyens, mais de leurs pairs européens. » De là à faire croire que tous les problèmes viennent de TUE, et non de la classe capitaliste, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit allègrement.
Sehgal Cuthbert a été justement attaquée par le site PinkNews6 pour son hostilité envers ce que l’on appelle aujourd’hui les « LGBTQIA+ ». Même si ce courant identitaire sème la confusion sur de nombreux points7, il est évident qu’elle minimise l’homophobie dans le cadre scolaire en exigeant qu’on lui présente des statistiques fiables et significatives sur l’étendue du problème - contre-argument faiblard. Persuadée que les enfants ne sont pas « remplis de haine » et ne s’en prennent pas automatiquement « à tous ceux qui sont différents d’eux », elle affirme que les parents « savent très bien ce que l’école essaie dé faire : enseigner à leurs enfants à considérer les relations homosexuelles comme l’équivalent moral des relations hétérosexuelles ». Cet optimisme humaniste et libéral (qui ne s’appuie, en revanche, sur la production d’aucune preuve statistique de sa part...) l’incite à déplacer la discussion sur un autre terrain, celui de la qualité des lectures obligatoires à l’école, puisque selon elle, « les enfants devraient lire des livres avec de grandes qualités littéraires, plutôt que des livres dont le seul mérite est de représenter des personnes homosexuelles et transgenres ». Cet argument peut être aisément démoli si l’auteur du livre abordant ces questions est doué d’un talent incontestable, ne croyez-vous pas ?
En revanche, lorsqu’elle s’engage sur un terrain plus général, on comprend mieux pourquoi ses propos peuvent susciter l’hostilité des identitaires de gauche : « Enseigner aux enfants à faire attention aux caractéristiques protégées ou aux groupes sociaux supposés vulnérables est antiuniversaliste - cela encourage les enfants à considérer leurs pairs comme différents d’eux sur la base du sexe, de la race ou de la sexualité. [... ] Ces accusations cavalières et infondées de racisme peuvent avoir un impact très néfaste sur la vie publique. Elles racialisent à nouveau la vie quotidienne et contribuent à une culture plus autoritaire où s’accroît la censure. Elles encouragent la croyance selon laquelle la société est divisée selon des critères raciaux. La société est divisée, oui - mais selon des lignes politiques, pas sur la base de la race ou de l’ethnicité. » [Sehgal Cuthbert, avril 2019] Là repose certainement la vraie divergence de Sehgal Cuthbert avec ses critiques qui chantent les vertus des « politiques de l’identité ». Même si certains de ses raisonnements recèlent un petit grain de vérité, cette dame n’est absolument pas crédible : on ne combat pas le racisme en s’alliant et en faisant campagne avec des nationalistes et des xénophobes qui prennent sans cesse pour cibles les immigrés et les musulmans, comme c’est le cas de Farage et de ses lieutenants.
• James Woudhuysen est diplômé en physique, professeur invité sur les questions de la prévision et de l’innovation à la School of Engineering de la London South Bank University, journaliste, conseiller patronal et conférencier. Ce fervent soutien de la croissance capitaliste s’intéresse, selon son site, à « l’économie, la technologie et la sociologie de l’innovation, en particulier dans les domaines de la construction, de l’énergie, des technologies de l’information, des infrastructures, des transports et des bureaux ».
Malgré son parcours professionnel en tant que haut cadre (chez Philips Electronics et Seymour Powell, notamment) puis conseiller d’innombrables entreprises8, on l’a quand même invité, en 2012, pour discuter des « nouvelles perspectives théoriques sur le marxisme, l’anarchisme et la gauche en général », des « interprétations radicales de la crise actuelle », du « besoin d’une politique marxiste adaptée à la crise » et même « des perspectives d’une révolution mondiale » [Platypus, 2012] !
C’est un peu comme si l’on avait invité l’ex-maoïste Denis Kessler, devenu PDG du groupe d’assurances SCOR et vice-président du MEDEF, pour lui demander son opinion sur les perspectives de la révolution sociale en France. En 2012, Woudhuysen a donc paradé à la tribune avec trois intellectuels considérés comme des radicals (en anglais, le terme peut signifier radicaux et/ou révolutionnaires) : l’économiste marxiste Hillel Ticktin9 ; l’anthropologue anarchiste David Graeber10 et Saul Newman11, un professeur de sciences politiques qui se qualifie de « postanarchiste ». Lors de ce débat, aucun des trois intervenants prétendus « radicaux » n’a démasqué Woudhuysen qui les a ironiquement remerciés pour leur « tolérance non sectaire ». Ce climat complaisant lui a permis de dérouler les thèses habituelles du RCP : « très égocentrique », la gauche est « morte depuis longtemps » tout comme « l ’ancien mouvement social » ; elle »se surestime » et « n ’a pas d’influence ». Certes, Woudhuysen a admis, du bout des lèvres, que « l’exploitation sociale est la même, même si les détails ont changé », mais il a avoué ne s’intéresser, comme tous les « furedistes », qu’aux problèmes de la pauvre « classe dirigeante » qui « n ’a pas eu de projet clair depuis les 20 ou 30 années qui ont suivi la fin de la guerre froide ». Selon lui, la bourgeoisie et la société souffrent de trois maux principaux : « l’immobilisme politique, le ralentissement de l’innovation et l’aversion pour le risque réglementée par l’État ». Il s’est payé le luxe de rappeler à ses interlocuteurs « qu ’il n’y a pas d’économie dans le marxisme, mais une critique de l’économie politique » et a ridiculisé les propos tenus par le postanarchiste Saul Newman et son éloge dithyrambique du mouvement Occupy qu’il avait présenté comme une « insurrection ». Face à de tels « radicaux », un libertarien n’a guère de mal à paraître crédible !
• John Fitzpatrick est « professeur émérite de droit à l’université du Kent » [celle où a enseigné son camarade Furedi pendant trente ans !], et « ancien directeur de la clinique juridique » de ce même établissement, « un homme de gauche et un militant syndicaliste de longue date12 ». Nous avons surtout affaire à un ancien dirigeant du RCP ; à l’auteur d’une trentaine d’articles dans Living Marxism ainsi que de nombreux articles dans Spiked dont il était (et est peut-être encore) actionnaire ; et à un orateur invité par F Academy of Ideas et la Battle of Ideas, deux pseudopodes de la galaxie « furediste ». Après avoir été candidat pour le Brexit Party (créé en 2018, ce parti est devenu Reform UK en 2021), Fitzpatrick a sans doute changé d’avis sur Farage car il l’a attaqué à plusieurs reprises sur « X » et tweeté le 12 janvier 2025 « Quelle absurdité ! Reform n’a aucune politique viable. » On voit là l’une des tactiques des réseaux « furedistes » : faire la promotion d’un mouvement politique réactionnaire comme le Brexit Party, puis agir comme s’ils n’avaient jamais
contribué à son succès politique. Rappelons tout de même que le très xénophobe Reform UK, dirigé par Nigel Farage comme le Brexit Party auparavant, a gagné 677 sièges de conseillers municipaux aux élections locales de mai 2025, alors que le Parti conservateur en perdait 674 et le Parti travailliste 187.
• Yasmin Fitzpatrick se vante, dans une interview, de ne pas faire partie des <<politiciens professionnels » - et passe donc sous silence son militantisme au RCP, le fait qu’elle est mariée à un ex-dirigeant de cette organisation, et sa participation aux initiatives de la galaxie « furediste » comme Debatting Matters13, site sur lequel apparaissent sa photo et son CV. Son père « était un homme d’affaires musulman, dont la famille avait dû fuir l’Inde lors de la Partition et était arrivée au Pakistan avec les vêtements dans lesquels elle s’était levée ». Après cette mise en bouche, que nous sert-elle comme discours ? Une bouillie insipide : « j’ai vu ce qui était la gauche en Grande-Bretagne devenir de plus en plus intolérante et non pertinente lorsqu’il s’agit de défendre la liberté d’expression - et maintenant la démocratie elle-même »’, « les anciennes divisions gauche centre droite n’ont plus lieu d’être » ; « je veux aider à construire le type de parti politique qui représentera les gens dans leurs circonscriptions, au niveau local, national et international, sans s’en remettre à la machine politique d’un parti14 ».
Sur son site de coaching personnel15 (décidément les furedistes aiment bien conseiller les apprentis exploiteurs et ceux qui ont déjà « réussi ») » on apprend qu’elle a été « journaliste de télévision, productrice exécutive puis rédactrice en chef » et qu’elle a travaillé à la BBC et à Channel 4. Elle a « géré des projets de réformes et de réorganisations hospitalières dans deux grands hôpitaux universitaires londoniens », puis elle a « créé et dirigé un centre d’études extrascolaires à Brixton qui enseignait les mathématiques et l’anglais, avec d’excellents résultats ».
Désormais, après avoir raté son entrée au Parlement, elle se « spécialise dans l’accompagnement et le mentorat des personnes qui ont besoin d’aide pour concrétiser une idée commerciale ou créative, de la conception au plan d’affaires, de la présentation au lancement et au-delà ».
Après ce petit tour d’horizon électoralo-idéologique, nous allons passer en revue les 47 associations, ONG ou entreprises créées par le RCP et ses « ex » depuis les cinq dernières décennies.
NOTES
1
James Heartfield, Frank Furedi [5/5/2018] et James Woudhuyssen [Platypus, 2012], tous trois des vétérans et des cadres du RCP, ne manquent jamais une occasion de souligner qu’ils connaissent mieux Marx que les « marxistes » et d’opposer les qualités de l’auteur du Capital au dogmatisme de ses disciples et au totalitarisme des États qui ont prétendu appliquer sa doctrine. Et même les jeunes disciples de Furedi comme Ella Whelan [2020] se paient le luxe de faire l’apologie de Trotsky dans un long article paru dans le mensuel conservateur et eurosceptique The Critic.
2
https://www.thenational.scot/news/23294253.ex-brexit-partv-candidate-fight-education-indoctrination/
3
4
5
Cf. l’article de Mouvement communiste : https://mouvement-
communiste.com/documents/MC/Eetters/EFMC0930.pdf.
6
7
Cf. mon article « “Race”, “genre” et tours de passe-passe biologiques » (2019), https://npnf.eu/spip.php7article657.
8
« Akzo, Barratt, British Gas, ;BDR Thermea, Electrolux, Deutsche Telekom, Fujitsu, Galeries Lafayette, Gateshead City Council, Gaucho restaurants, Geothermal Engineering Ltd, Hallmark UK, Heineken, Hewitt Associates, Jersey Telecom, Konecranes, Lego, Microsoft, Mitsubishi, Novartis, Orange, RAC, Reckitt Benckiser, Roca bathrooms, Rolls Royce, Sage, SAP, Siemens, Standard Life, Unilever, UPS, ville de Yangzhou (Chine), Yokogawa », selon son site : https://woudhuvsen.com/.
9
De nombreux livres de David Graeber (1961-2020) ont été traduits en français : Pour une anthropologie anarchiste (Lux, 2010) ; Comme si nous étions déjà libres (Lux, 2014) ; Dette : 5000 ans d’histoire (Actes Sud, 2016) ; Bureaucratie, l’utopie des règles (Actes Sud, 2017) ; La démocratie aux marges, (Flammarion, 2018) ; Bullshit jobs (Les liens qui libèrent, 2019) ; Les Pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia (Libertalia, 2019) ; L’anarchie pour ainsi dire (Diaphanes, 2021) ; La fausse monnaie de nos rêves : Vers une théorie anthropologique de la valeur (Les liens qui libèrent, 2022) ; Sur les rois (La Tempête ; 2023) avec Marshall Sahlins ; Possibilités : Essais sur la hiérarchie ; la rébellion et le désir (Payot/Rivages, 2023) ; Au commencement était une nouvelle histoire de l’humanité (Les liens qui libèrent, 2023) avec David Wengorow ; Révolutions à l’envers (Rivages, 2024).
10
Hillel Ticktin (1937-), économiste marxiste, cofondateur, en 1973, d’une revue très connue dans le monde anglosaxon : Critique, a Journal of Socialist Theory. Aucun de ces livres n’a été traduit mais pour ceux qui lisent l’anglais les liens vers plusieurs de ces articles sont disponibles ici : https://thecharnelhouse.org/2018/04/27/hillel-ticktins-contributions-to-marxist-theorv/#more-
11
Cf. le site de Samuel Newman : https://www.gold.ac.uk/politics-and-international-relations/staff/newman/.
12
13
https://debatingmatters.com/person/dr-vasmin-fitzpatrick/.
14
https://www.getsurrev.co.uk/news/surrev-news/brexit-partv-makes-bid-oust-16827232 .
15
https://coachingwithvasmin.com/.
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PLAN
Introduction
https://npnf.eu/spip.php?article1223
I. Une fascination durable pour l’idéologie bourgeoise . – Intérêt prononcé pour la médecine. Valorisation acritique de la science et de la technique. – Combat contre la « culture de la peur ». – Méfiance vis-à-vis des interventions de l’État. – Culte de l’initiative et de la responsabilité personnelles. – « Droit à l’offense » et défense d’une liberté d’expression totale
Une reconstruction peu crédible du passé ?
Les explications complotistes n’ont aucun intérêt ?
https://npnf.eu/spip.php?article1224
II. Une stratégie de la provoc’ calculée et de la démarcation systématique…. – Soutien à l’IRA. – Grève des mineurs. – Refus de voter Labour
• DENONCIATION DE LA « CULTURE DE LA PEUR » ET DU « CONTROLE SOCIAL ». – Maltraitance des enfants et viol. – Face à l’épidémie du VIH-Sida
• LE RAPPORT DU RCP A LA QUESTION DE L’ETAT. – Abstentionnisme du RCP face aux fascistes – Face à la propagande négationniste. – Les femmes ne doivent jamais faire appel à l’État. – Comment se protéger contre les violences masculines. – Refus de la censure sur Internet, donc aussi des images pédo-pornographiques. – Comment lutter contre les abus sexuels commis sur des enfants ? – Contre toute censure artistique
https://npnf.eu/spip.php?article1225
• AUTRES POINTS DE DEMARCATION. – Pour l’énergie nucléaire. – Contre le contrôle des ventes d’armes. – Le boycott de l’Afrique du Sud. – La guerre des Malouines. – Une mise en garde prémonitoire mais bien oubliée. – La dénonciation du « journalisme compassionnel »
« Midnight in the century » (1990)
https://npnf.eu/spip.php?article1226
1996 : un ultime Manifeste pour justifier la dissolution du RCP ?
De la dissolution de l’organisation à la constitution d’une amicale médiatiquement efficace
Une nébuleuse ? Un réseau informel ? Une mouvance insaisissable ? Une maçonnerie ? Une confrérie ? Une fraternité 2.0 ? un Parti/Réseau ?
https://npnf.eu/spip.php?article1228
III. Petits succès politiques. – Frank Furedi. – Munira Mirza. – Claire Fox. –
https://npnf.eu/spip.php?article1229
IV. Échecs électoraux ou victoire idéologique ?. – John Heartfield – Stuart Waiton. – Alka Sehgal Cuthbert. – James Woodhuysen. – John Fitzpatrick. – Yasmin Fitzpatrick
https://npnf.eu/spip.php?article1232
Annexe 1 : Sur la nébuleuse RCP-LM-Spiked
https://npnf.eu/spip.php?article1233
Annexe 2 : Who’s Who des vétérans du RCP
https://npnf.eu/spip.php?article1236
Annexe 3 : Sur quelques collaborateurs de Spiked et leur participation aux guerres culturelles de la droite
Glossaire
Sources