Selon le Robert , « un truisme est une vérité indéniable, évidente, voire trop évidente même pour être digne de mention. »
Il est difficile de trouver une meilleure définition pour résumer le contenu de l’article de 23 pages publié dans le numéro 100 de l’International Socialism Journal (revue trimestrielle du SWP, principal groupe trotskyste britannique) et écrit par l’une des dirigeantes du mouvement Stop the War Coalition. Son titre (« L’islam et la gauche » disponible sur le site oumma.com) qui apparaît sur la couverture de la revue peut donner l’impression que nous allons enfin découvrir les positions politiques de ces musulmans qui souhaitent s’investir dans la vie politique et se considèrent victimes de ce qu’ils appellent l’ « islamophobie ». Hélas ! le contenu de ce texte est extrêmement décevant.
Précisons d’abord que l’auteure, mariée, deux enfants (et enceinte d’un troisième au moment des manifs, nous apprend-elle) est psychothérapeute – ce qui explique le langage confondant de naïveté de cet article qui dégouline de bons sentiments ; en effet, selon Selma Yacoob, les « musulmans » et les « non-musulmans » (deux termes qui reviennent constamment dans son article et traduisent parfaitement sa vision dichotomique du monde) doivent mieux se comprendre, afin de s’« enrichir mutuellement », de mener à bien une « transformation personnelle ».
Disposant d’une tribune et d’un espace considérable, l’auteure ne nous explique à aucun moment en quoi la religion musulmane pourrait apporter quoi que ce soit à des « non-musulmans ».
Nous apprenons seulement que le Coran prône la paix et le djihad (terme qui signifie « guerre sainte » mais aussi « effort sur soi »), donc la lutte contre l’ « injustice ». Mais en vingt-trois pages l’auteur ne nous parle que de trois « injustices » : la guerre en Irak, l’occupation de la Palestine par Israël et la grève des pompiers en Grande-Bretagne, grève qui a bénéficié d’un don issu d’une collecte à la mosquée de Birmingham. Et encore ne consacre-t-elle à ces « injustices » que quelques lignes à chaque fois.
A aucun moment elle ne nous livre sa position de musulmane « non fanatique » sur le régime politique de tous les États musulmans, de l’Indonésie au Pakistan, en passant par l’Iran ou le Maroc. Un silence total révélateur dans un article qui prétend exposer la vision politique des musulmans à des militants de gauche, voire révolutionnaires.
Pour l’essentiel l’article tourne autour de deux axes :
– les musulmans britanniques seraient victimes d’une terrible campagne « d’islamophobie ». Malheureusement son article n’est guère convaincant puisqu’il ne contient que quelques anecdotes personnelles et aucune statistique. Le reste n’est qu’une très longue complainte, qui aligne des généralités sur le racisme et l’intolérance, mais ne nous communique aucune information concrète.
– Les musulmans seraient partisans de la liberté et de l’égalité de la femme.
Pour nous démontrer cette assertion pour le moins contestable à la lecture du Coran et si l’on se penche sur la façon dont les lois désavantagent systématiquement les femmes dans tous les États dits « musulmans », Selma Yacoob se garde bien de nous citer le moindre texte religieux pour appuyer sa thèse.
Elle évoque, par contre, le soutien de son mari, qui s’est occupé de ses enfants pendant qu’elle militait très activement dans le mouvement antiguerre (rappelons que ce mouvement a réuni deux millions de personnes le 23 mars 2003), elle nous parle de l’engagement et du rôle de dizaines de femmes voilées dans les manifs contre la guerre en Irak, mais elle ne nous explique pas en quoi cet engagement, positif en effet, montrerait que la révolte de ces femmes contre l’intervention américano-britannique puiserait sa source dans une compréhension politique originale découlant de l’islam.
En revanche, elle affirme tranquillement que lorsque les femmes s’asseyaient à part dans les meetings, elles ne faisaient qu’obéir à une « tradition culturelle » et qu’elles le faisaient en toute liberté.
Et à ce point-là de l’article, on comprend mieux ce que signifie la « liberté » pour Selma Yakoub : lorsque les féministes, dans les années 1970, réclamaient le droit de se réunir à part au sein des organisations d’extrême gauche, ce n’était pas au nom de la « pudeur ». C’était pour mieux mettre au point une stratégie offensive afin de combattre le machisme dominant dans les organisations dites révolutionnaires. On peut trouver cette mesure contestable, mais elle ne partait pas d’un discours sur la « pudeur » féminine.
Elle prenait en compte les difficultés d’expression réelles et les mécanismes de domination des hommes sur les femmes, et proposait des réunions séparées pour mieux combattre le patriarcat. En revanche, le fait que des femmes décident « volontairement » non seulement de se voiler (c’est-à-dire de cacher leur corps au regard « concupiscent » des hommes), mais en plus de se tenir dans un coin de la salle, en se séparant « volontairement » des hommes ne fait qu’importer (et imposer, quoi que l’auteure en dise) dans l’espace public des pratiques obligatoires dans les lieux de culte comme la mosquée.
Et l’on voit bien ce qui se cache derrière cet argument dit « communautaire » ou « culturel » : la valorisation d’une ségrégation des sexes qui aboutit, dans de nombreux pays dits « musulmans », au fait que les femmes ne peuvent circuler seules librement dans les rues, les magasins, les cafés, les restaurants, etc., sans être accompagnées par un homme et sans être couvertes d’un bout de tissu dont la dimension varie mais dont l’omniprésence en fait clairement des êtres à part qui ne disposent pas des mêmes droits élémentaires que les hommes. Si c’est cela que Selma Yacoub appelle la « liberté » et « l’égalité » pour les femmes, alors effectivement il y a un problème.
En réalité, cet article ne fait que reproduire les arguments d’une certaine élite cultivée musulmane dans les pays occidentaux : récupérant des thèmes comme celui du « respect de la différence » ou du « multiculturalisme », thèmes si populaires dans l’extrême gauche des années 1960 et encore aujourd’hui, elle s’en sert pour mobiliser les femmes dans le champ politique. On le voit bien en France avec ces musulmanes voilées qui viennent régulièrement à la télévision dénoncer l’intolérance vis-à-vis de leur religion dont l’État laïc ferait preuve. Il est intéressant de noter qu’elles ne prennent jamais position sur la situation de leurs « sœurs » dans les pays « musulmans » où il n’existe pas de séparation entre la religion et l’État.
On affirme souvent que l’Islam n’admet pas cette séparation et que cela ferait de cette religion une croyance à part, antidémocratique par essence. On oublie de dire que c’est le cas de toutes les religions, pas seulement de la religion musulmane. Le fait que, dans les pays occidentaux, les Églises chrétiennes aient accepté de céder du terrain ne doit pas cacher que ce processus leur a été imposé à la fois par les mouvements républicains, mais aussi par une évolution sociale qui a fait reculer les pratiques religieuses. Toutes les religions interdisent le divorce, le sexe avant le mariage et l’avortement. Mais de fait l’immense majorité des chrétiennes occidentales divorcent, ne sont pas vierges avant de se présenter à l’Église, voire ont recours à l’avortement si nécessaire. Les Églises n’arrivent plus ni à contrôler leurs fidèles, ni à fortiori à imposer des normes morales et sociales aux non-croyants. Mais ce n’est pas l’envie qui leur manque de revenir au bon vieux temps où elles contrôlaient totalement la vie quotidienne et sociale. Et ce n’est pas un hasard si à l’occasion du débat sur le voile en France et en Allemagne on voit des femmes catholiques monter au créneau pour défendre…le foulard islamique.
Après avoir lu l’article de Mme Yacoob, la seule chose que l’on en retire c’est une collection de truismes : les musulmans n’aiment pas la violence, la guerre et la pauvreté ; l’islam est favorable à la « justice sociale », à une politique intérieure éthique et à une politique extérieure éthique. Si c’est tout ce que Mme Yacoob a à dire à la gauche radicale britannique, on peut se demander quel genre de révolutionnaires peuvent la prendre au sérieux !
(Yves Coleman, Ni patrie ni frontières n° 8-9, mai 2004)