Adam Louis-Klein est un anthropologue. Cet article doit être lu en parallèle avec un second "Ce qu’est réellement l’antisionisme". (https://npnf.eu/spip.php?article1265). Il a également créé un Mouvement contre l’antisionisme (https://www.movementagainstantizionism.org/team) qui a déjà produit un certain nombre de textes intéressants. Louis-Klein considère que l’antisionisme diffère de l’antisémitisme, et qu’il doit être analysé et combattu de façon spécifique. Cette position suscite évidemment de vifs débats parmi les spécialistes anglosaxons, comme on peut le constater sur la Toile. (Y.C. Ni patrie ni frontières, 20/12/2025)
Ce qui est en jeu, ce n’est pas une simple « confusion » entre les Juifs et les « sionistes », mais le pouvoir de la haine anti-israélienne elle-même.
L’attaque perpétrée dimanche 14 décembre à Sydney (Australie), au cours de laquelle deux hommes armés ont ouvert le feu sur une célébration publique de la fête de Hanoukka à Bondi Beach, tuant au moins 16 personnes et en blessant plusieurs dizaines d’autres, est la dernière d’une série d’attaques antisémites depuis le 7 octobre. Parmi celles-ci, on peut citer les meurtres de Yaron Lischinsky et Sarah Milgrim commis en mai 2025 à Washington, D.C., l’attaque terroriste contre une synagogue de Manchester le jour du Yom Kippour (le 8 octobre 2025), ainsi que de nombreuses autres agressions et menaces, qui s’inscrivent dans le cadre d’une hystérie anti-juive beaucoup plus vaste et désormais normalisée dans de nombreux secteurs de la société.
Bien qu’aucun manifeste n’ait encore été publié, l’attaque de Bondi Beach s’inscrit dans un schéma que l’on voit clairement s’appliquer partout : désormais, les Juifs sont pris pour cible grâce à la croissance d’un environnement antisémite qui prend de plus en plus d’importance depuis le 7 octobre 2023.
Cette dernière attaque ne fait que confirmer la réalité persistante de l’antisionisme : nous avons affaire à une idéologie essentiellement violente, qui chasse les communautés juives partout où elles s’implantent, par l’exclusion, la discrimination et même le meurtre.
Il ne s’agit pas ici d’une opinion politique qui aurait « franchi une ligne jaune » en adoptant la violence antisémite. Nous avons affaire à la violence antisioniste elle-même : elle cible les Juifs en tant que « sionistes » et légitime ses actes en diffusant des calomnies antisionistes spécifiques.
Ce schéma n’est pas nouveau.
En Irak, en 1948, Shafiq Ades— un riche homme d’affaires juif qui ne représentait aucune menace pour l’État — fut exécuté parce qu’il était accusé d’être un « traître sioniste ». Cette seule étiquette suffit à le faire condamner à mort. Deux décennies plus tard, en 1969, neuf Juifs furent pendus sur la place centrale de Bagdad, accusés de crimes « sionistes », tandis que la foule se rassemblait pour célébrer leur exécution.
Dans toute l’Afrique du Nord, des événements similaires se sont produits. À Tripoli, en 1945, plus de 140 Juifs furent assassinés lors d’un pogrom qui dura trois jours et fut déclenché par des rumeurs selon lesquelles les Juifs locaux soutenaient les objectifs « sionistes » en Palestine. À Oujda et Jerada (Maroc) en 1948, des émeutes éclatèrent à la veille de l’indépendance d’Israël, tuant des dizaines de personnes et déclenchant un exode massif. Dans chaque cas, les accusations de « déloyauté sioniste » suffirent à déclencher des violences contre des communautés juives entières.
Dans la Palestine mandataire, le mufti de Jérusalem incita à la violence de masse en répandant des récits mensongers selon lesquels les Juifs complotaient pour s’emparer de la mosquée Al-Aqsa ; cette calomnie contribua à déclencher les grands massacres anti-juifs de 1920, 1921, 1929, et 1936, et allait plus tard constituer une partie du fondement théologique de l’attaque génocidaire du Hamas, le 7octobre 2023.
L’architecture idéologique fondamentale de l’antisionisme s’est cristallisée sous l’impulsion de la campagne antisioniste soviétique. L’URSS a donné un statut respectable à des mensonges et des calomnies durables – « le sionisme est un racisme » et « le sionisme copie le nazisme » – et a désigné Israël comme l’ennemi symbolique de l’humanité. Ces mêmes insultes circulent aujourd’hui tous les jours ; elles sont utilisées pour harceler les Juifs en ligne, les désigner comme des ennemis et légitimer le fait qu’ils soient ostracisés sur le plan social et discriminés dans leur sphère professionnelle. La figure racialisée du « sioniste » forgée par la propagande soviétique est de nouveau prise pour cible aujourd’hui par les mouvements antisionistes en Occident.
Depuis le 7 octobre 2023, l’antisionisme a acquis un statut respectable, mais ceux qui cherchent à l’analyser commettent deux types d’erreurs à son propos : soit ils affirment que l’antisionisme ne ferait, en réalité, que fusionner avec l’antisémitisme classique et le prolonger ; soit ils légitiment l’antisionisme en le présentant comme une « opinion politique » neutre. Dans ce contexte, l’accusation diffamatoire de génocide portée contre Israël – une affirmation mensongère, calomnieuse répétée à l’infini – fonctionne comme le principal mécanisme visant à cibler les « sionistes ». Cette accusation diffamatoire permet de présenter Israël comme l’incarnation du Mal absolu et toute personne associée à ce pays comme une cible légitime.
Tant que nous ne nous attaquerons pas à l’antisionisme lui-même, nous resterons incapables de protéger les communautés juives en Occident. Il nous faut comprendre que l’antisionisme constitue une formation idéologique distincte, qui est fondée sur un modèle spécifique de violence, cause des dommages spécifiques et répand des calomnies particulières.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas une simple « confusion » qui s’opérerait entre les Juifs et les sionistes. Non, ce qui est en jeu, c’est le pouvoir de la haine anti-israélienne elle-même, qui produit la catégorie « théorique » du « sioniste » et l’utilise pour justifier la discrimination, l’exclusion et la violence partout où l’antisionisme s’installe.
A lire en même temps sur ce site :
• Ce qu’est réellement l’antisionisme (Adam Louis-Klein)
https://npnf.eu/spip.php?article1265
• L’invention nazie de l’antisionisme anti-impérialiste (Lars Fischer)
• Bondi Beach et la longue histoire de la violence antisioniste (Adam Louis-Klein)