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Comités de lutte (Kampf Komitees) et Comités antifascistes (Antifa-Ausschüsse) en Allemagne (1945-1948)
Article mis en ligne le 11 février 2026

1944-1948 : l’Allemagne est divisée en quatre zones d’occupation. La France s’empare de la Sarre, créée une nationalité sarroise (qui n’est reconnue par aucun État !) et impose une frontière qu’elle maintiendra jusqu’en 1956. Après un référendum en 1955, la Sarre deviendra le 11e Land allemand l’année suivante. L’Allemagne n’a ni gouvernement ni Parlement pendant quatre ans. Gouvernée par des hauts commissaires étrangers qui édictent des « ordonnances », elle est réduite au statut de « semi-colonie », de « protectorat des vainqueurs occidentaux », selon l’avis d’un historien « modéré ». Les Alliés occidentaux la soumettent à une « période probatoire » parce qu’ils veulent montrer aux Allemands « qu’ils ne pouvaient pas échapper aux fautes dont ils s’étaient rendus coupables » [Cahn, 2009].

Dans ce contexte très particulier, il faut signaler un phénomène peu connu mais qui aura des conséquences à long terme : la création de comités antifascistes, « au plus tard lorsque les Alliés envahirent les villes allemandes » [Niethammer, 1975].

La chute du régime nazi et la libération des prisonniers politiques entraînent dans tout le pays la création de « comités de lutte » (Kampf Komitees, ou KK) animés par d’anciens militants staliniens (notamment ceux ayant milité au Roter Frontkämpferbund, l’Union des combattants du Front rouge) ou sociaux-démocrates et de travailleurs sans affiliation politique.

Ces comités prennent des formes différentes suivant les régions et les zones d’occupation, la zone soviétique fonctionnant évidemment de façon très particulière.

Ces organes cherchent à répondre aux besoins élémentaires de la population dans une période de chaos économique et social alors que les Allemands manquent de tout. Ils réussissent à « s’imposer face à une administration militaire et municipale inefficace, qui était en partie disposée à coopérer » [Niethammer, 1975]. Leurs objectifs politiques sont assez flous même si leurs tracts et leurs affiches emploient des mots comme « révolution », de « socialisme ». Ils deviendront beaucoup plus modérés quand ils seront repris en main, plus tard, par les « chefs » staliniens ou sociaux-démocrates qui voulaient éviter que ces organes de base se fédèrent à l’échelle nationale pour prendre le pouvoir. Ainsi, le plus haut responsable « communiste » de Stuttgart quand il revient dans la ville, souhaite avant tout « dissiper “une série d’ambiguïtés” concernant les Antifa-Ausschüsse (Comités antifascistes) issues de la “première période d’activité des comités de lutte”, et donc combattre leur radicalisme » [idem]. Selon lui, « les Comités antifascistes ne devaient pas entrer en antagonisme avec les forces d’occupation, mais plaider en faveur de la reconnaissance volontaire de la culpabilité collective du peuple allemand et des réparations correspondantes » ; de plus, il souhaitait « leur faire oublier leur lutte des classes » [idem].

Selon cet historien qui a étudié plus particulièrement ce qui s’est passé entre 1945 et 1948 à Stuttgart, dans ses banlieues ouvrières et ses campagnes environnantes, on assiste à une véritable lutte pour le pouvoir entre, d’un côté, les notables, les dirigeants des partis modérés, les bureaucrates syndicaux de l’ex-République de Weimar, les capitalistes et commerçants locaux ; et, de l’autre, les ouvriers et les classes populaires qui veulent un changement politique plus profond. A la base, malgré leurs divergences, les militants socialistes et communistes réussissent à se mettre d’accord sur des tâches élémentaires parce qu’ils partagent une idéologie antifasciste commune : s’appuyant sur une mobilisation spontanée des catégories populaires, ils tentent d’assurer « la sécurité, le nettoyage, l’approvisionnement, les travaux de déblaiement et parfois même la production dans le cadre d’une entraide collective » [idem], ces organes sous des noms divers selon les villes. Les comités expulsent les fonctionnaires dirigeants et revendiquent le contrôle de la mairie ; ils créent une police auxiliaire pour lutter contre les pillages et les agressions, empêcher les actes de sabotage, mais aussi surveiller les flics et les nazis les plus dangereux qu’ils arrêtent eux-mêmes ; ils occupent certains commissariats et les sièges du parti nazi pour retrouver les dossiers et les coupables des pires crimes ; ils interrogent les nazis notoires en les poussant à dénoncer d’autres de leurs « collègues » ; ils « recensent les stocks commerciaux et imposent le rationnement afin d’empêcher le marché noir » ; ils « défrichent des terres pour cultiver des pommes de terre » ; ils « organisent une aide alimentaire d’urgence dans différents restaurants pour la population » ; ils « se rendent eux-mêmes dans les campagnes en camion pour relancer l’approvisionnement en lait, en viande et en légumes par le biais d’échanges » [idem] ; ils recyclent « les poutres des abris anti-aériens pour servir de bois de construction et de chauffage » ; ils ordonnent la coupe d’arbres dans les forêts voisines pour que les gens puissent se chauffer ; dans les entreprises, ils imposent le tutoiement et tentent d’instaurer un certain rapport de force aux employeurs et se heurtent à l’opposition des bureaucrates syndicaux ; ils occupent des logements vides, etc.

Malheureusement les dirigeants du KPD et du SPD, sortis de prison ou revenus d’exil, mettent assez rapidement mis fin à ces velléités unitaires et confusément « autogestionnaires » de leurs bases et des travailleurs non encartés. Les dissensions entre staliniens et sociaux-démocrates se développent d’autant plus facilement que les cadres du KPD ont souvent des pratiques peu démocratiques, qu’ils veulent forcer les membres des comités à rejoindre le KPD ou à former une « organisation de façade » rassemblant toute la gauche ; et que ceux du SPD, violemment anticommunistes (1), cherchent à obtenir les faveurs des Américains et de l’État allemand qui se reconstruit sous la surveillance des Alliés.

Quant aux notables, aidés par les autorités d’occupation, ils ne souhaitent pas que surgissent des mouvements favorables aux grèves et aux luttes sociales ; ils alternent la carotte et le bâton, par exemple en faisant arrêter certains militants par les troupes d’occupation parce que dans un premier temps les activités et les rassemblements politiques sont interdits par les Alliés. Les notables et les éléments plus modérés (les ex cadres du Zentrum par exemple) obligent ces « comités de lutte » (KK) à se transformer en « comités antifascistes » (AA) en vue de les dépolitiser au maximum ; ils associent massivement à la gestion municipale des membres des professions libérales, des commerçants et des patrons qui n’avaient pas voulu participer aux comités de lutte pour des raisons aisément compréhensibles ; en proposant des salaires modestes mais tangibles, les notables transforment une partie des membres des comités de lutte et comités antifascistes en simples fonctionnaires municipaux, voire en bureaucrates obéissants ; et enfin ils poussent les plus rebelles (membres du KPD ou pas) à la démission, d’autant plus que ces activités bénévoles sont très prenantes et que les prolétaires ont besoin d’un travail rémunéré pour survivre.

Dans la conclusion de son article, Niethammer [1975] dégage quatre facteurs qui peuvent expliquer l’échec de ces comités de lutte :

1) ils n’ont pas réussi à prendre le contrôle des entreprises et n’ont pas su « créer d’organes politiques efficaces pour instaurer un double pouvoir. Ils manquaient donc de moyens et de perspectives pour pouvoir créer des organisations de type conseils » et furent seulement capables de contrôler et redistribuer momentanément les ressources accaparées par les nazis ;

2) sortis de prison ou revenus d’exil, les dirigeants du KPD ont voulu remettre au goût du jour la stratégie d’alliance des Fronts populaires et liquider toutes les initiatives spécifiquement liées à la classe ouvrière et aux lieux de production ou d’habitation. Ils souhaitaient plutôt construire une organisation de masse interclassiste, centralisée, qui aurait servi d’instrument de mobilisation pour l’appareil stalinien. « Cette ligne n’a toutefois conduit qu’à démobiliser l’énergie spontanée des masses » ou à renforcer l’influence du SPD ;

3) les Américains ont instauré un régime d’occupation mais avec des objectifs politiques très clairs : puiser dans les effectifs des comités de lutte et des comités antifascistes pour fabriquer de nouvelles élites et créer des institutions parlementaires, « ce qui a aidé les cercles dirigeants des partis politiques à se remettre sur pied. Mais cela a également ravivé la division du mouvement ouvrier, ce qui, dans le domaine politique – contrairement au domaine économique et syndical –, a eu un effet destructeur sur les organes unitaires qui s’étaient déjà consolidés » [idem] ;

4) pour les militants politisés des comités d’action, ces comités répondaient seulement à une situation d’urgence. « Sous la pression de leurs camarades de parti plus influents, ils ont accepté, plus ou moins à contrecœur, la forme d’organisation politique partisane, ou ils ont été absorbés par l’administration » [idem].

Pour les éléments non encartés, « les nombreux hommes et femmes autrefois non syndiqués des banlieues ouvrières, qui voyaient dans les comités un nouveau départ », « leur position dans le processus de production est restée la même malgré leur engagement […] qui s’est poursuivi pendant des années au sein des comités d’entreprise contre la réintégration des anciennes directions » [idem]. Dans ces conditions, le retour au régime des partis et au règne de la bureaucratie administrative les a généralement poussés à abandonner toute activité politique radicale.

Yves Coleman, 11 février 2026

Notes

1. Il ne faut pas oublier que le « Front de fer » (Eiserne Front), créé par le SPD en 1931 et qui dépendait de la Reichsbanner*, avait trois adversaires nommément désignés : les monarchistes, les nazis et les communistes, comme le symbolisaient les trois flèches de son drapeau.

Sources des citations
Cahn, Jean-Paul, et Ulrich Pfeil (dir.) (2009A), Allemagne 1945-1961. De la « catastrophe » à la construction du Mur, Presses universitaires du Septentrion, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.39464
Niethammer, Lutz (1975), « Aktivität und Grenzen der Antifa-Ausschüsse 1945 : Das Beispiel Stuttgart », https://www.ifz-muenchen.de/heftarchiv/1975_3_3_niethammer.pdf

Cet article est extrait d’un texte beaucoup plus long Allemagne : de Mao à l’AfD dont voici le sommaire provisoire et qui devrait paraître cette année sur le site et peut-être en version papier…..

Introduction 3
Un passé traumatique pour la gauche 4
Un anticommunisme d’État 4
Des « anti-autoritaires » aux « K-Gruppen » : quelques hypothèses 5
Völkisch contre Antideutsch : un faux débat ?
« Extrémisme » et « radicalisme » selon l’Etat 9
• Première passerelle potentielle : l’antisémitisme 10
« Petits enfants de nazis » ou de « résistants » ? 12
• Deuxième passerelle potentielle : l’anti-américanisme 14
Anti-américanisme et « haine de l’Occident »
• Troisième passerelle potentielle : l’antiparlementarisme 15
Qu’est-ce que le « Querfront » ? 16
Socialisme, national-socialisme et Révolution conservatrice 17
Passerelles involontaires ? 17

L’enfer est pavé de bonnes intentions (florilège) 21

Quelques points de repère chronologiques 23

Des « antinationaux » aux « antideutsch » : une évolution politique complexe 50
Des origines multiples 51
Bilan dressé par certains Antideutsch 55
Comment expliquer une telle dégénérescence politique ? 59

Transfuges, renégats ou convertis ? 66
Controverses autour de Dutschke 67
« Dénazification » ? « Rééducation » ? « Colonisation » ? 69
Ambiguités et limites de Rudi Dutschke 65
La « Déclaration canonique » de 1998 72
Frank Böckelmann 73
Jürgen Elsässer 74
Tilman P. Fichter 78
Peter Furth 79
Dieter Kunzelman 80
Rainer Langhans 86
Manfred Lauerman 87
Horst Mahler 89
Günther Maschke 93
Reinhold Oberlercher 94
Werner Olles 95
Bernd Rabehl 96
Klaus Rainer Röhl 100
Peter Schütt 101
Rolf Peter Sieferle 102

Annexe 1 : La naissance du maoïsme en Allemagne – un vrai roman policier ! 104
https://npnf.eu/spip.php?article1262 104
Annexe 2 : Le SPD, le KPD et la prétendue « question juive » 109
Annexe 3 : ISF et ça ira 128
L’ISF vu par Marcel Stoetzler 129
Annexe 4 : Le Querfront : un projet présidentiel de droite ? 131
Annexe 5 : Entebbe et l’extrême gauche allemande
Glossaire 133
Sources 159