Bandeau
Ni patrie ni frontières
Slogan du site
Descriptif du site
Comment le rouleau compresseur de l’antisionisme écrase le ghetto de Varsovie
Anna Zawadzka et Helena Datner
Article mis en ligne le 14 avril 2026
dernière modification le 4 juillet 2026

Anna Zawadzka et Helena Datner :

Comment le rouleau compresseur de l’antisionisme
écrase le ghetto de Varsovie

SOURCE : https://londonantisemitism.com/how-the-steamroller-of-antizionism-rolls-through-the-warsaw-ghetto-anna-zawadzka-and-helena-datner/

(Vous pouvez ce lire ce texte dans le format html ci-dessous ou dans le PDF CI-JOINT)

Anna Zawadzka :
Il semble que l’antisémitisme contemporain de gauche, qui a atteint la Pologne avec un retard considérable, prenne désormais de l’ampleur ici aussi. Ce retard est en partie dû à une certaine torpeur pour au moins quatre raisons. Celles-ci n’agissent pas isolément - au contraire, leur efficacité est assurée par leur interaction mutuelle.

La première est la campagne antisémite de 1967-1968. Contrairement au reste de l’histoire extrêmement riche de l’antisémitisme polonais, ce chapitre particulier est largement connu en Pologne. Nul besoin d’étudier l’histoire pour savoir que, immédiatement après la guerre des Six Jours, quelque 15 000 Juifs ont été stigmatisés, expropriés puis expulsés de Pologne, accusés de « sionisme » et d’accusations connexes telles que « impérialisme », « colonialisme » et « apartheid ». Ils représentaient plus de la moitié des Juifs de Pologne à l’époque. Dans ce pays, grâce à cette purge, l’« antisionisme » est associé au communisme, alors que tout le monde, y compris la gauche radicale, évite toute association avec le communisme.

La deuxième raison est spécifiquement polonaise, mais ce facteur plus général est présent dans toute l’Europe de l’Est. Il s’agit des politiques historiques autour de l’Holocauste : tantôt un totem au milieu de la place, tantôt un éléphant dans la pièce, tantôt un match de football dans une rencontre sportive polono-polonaise. Ou, pour être plus précis, la compétition incessante et obsessionnelle pour le « martyre polonais », la « souffrance polonaise », « / ’héroïsme polonais », et ce qu’ils appellent « / ’Holocaustepolonais », ou « Holocauste ». Grâce aux manuels scolaires, aux musées, aux expositions, aux galeries d’art, aux monuments, aux commémorations, aux noms de ronds-points, de carrefours et de rues, aux fresques murales, aux productions cinématographiques et télévisuelles, aux lois parlementaires et aux fêtes nationales, on en apprend chaque jour davantage.

D’après les créateurs de ces mythes, pendant plus de 600 ans, la Pologne aurait été un paradis pour les Juifs, même si malheureusement les Juifs eux-mêmes n’auraient pas su l’apprécier ; lorsque les Allemands sont arrivés, malgré l’ingratitude des Juifs, les Polonais auraient tout fait, et à grande échelle, pour sauver les Juifs ; les Polonais auraient été assassinés tout comme les Juifs : pour des raisons raciales, et à la même échelle ; au moins autant de Polonais que de Juifs auraient péri à Auschwitz et dans d’autres camps ; lorsque les Juifs se sont soulevés contre leurs oppresseurs, les Polonais leur auraient apporté de l’aide, des armes et des biscuits faits maison, mais lorsque les Polonais se sont soulevés contre l’occupant, les Juifs, instinctivement enclins à la trahison, se seraient rangés du côté de l’ennemi (les communistes) et ont dû être, le cœur lourd, « éliminés » - mais uniquement en tant que traîtres, jamais en tant que Juifs ! Et, surtout, un double Holocauste aurait eu lieu sur le sol polonais : l’Holocauste des Polonais aux mains des Allemands et des communistes, ces derniers ayant été par la suite oubliés. Ce « Holocauste » aurait été effacé des pages de l’histoire, dissimulé, occulté par les lamentations sans fin sur la souffrance juive. Et comme les Polonais sont modestes, ils ne se seraient pas plaints. Avec humilité, ils seraient restés silencieux sur leurs souffrances et leur héroïsme. Jusqu’à ce que le communisme prenne fin et que la vérité puisse enfin être révélée.

Ma présentation peut sembler particulièrement malveillante. Les politiques publiques concernant l’histoire polonaise sont tellement éloignées des faits qu’il est difficile de ne pas avoir l’impression de lire et d’écouter des contes de fées. Jusqu’à présent, ces fables ont été racontées, plus ou moins à l’unisson, à la fois par l’extrême droite et le centre libéral. Et le discours polonais a fortement basculé à droite depuis la transformation politique de 1989. Personnellement, j’ai souvent dénoncé ce glissement. Aujourd’hui, pour la première fois depuis 1989, le centre politique polonais a commencé à s’exprimer d’une voix beaucoup plus à gauche, mais malheureusement, « antisioniste ». Apparemment, pour attirer davantage les libéraux polonais vers la gauche il suffit de rendre la gauche plus antisémite. Grâce à l’antisémitisme, la gauche réalise ce dont elle rêvait depuis au moins 2005 : son programme est enfin entendu dans les médias grand public. Moi aussi, j’en ai rêvé autrefois. Et maintenant, je vois ce rêve se réaliser. Comme l’on dit : « Puissiez-vous ne pas vivre assez longtemps pour voir vos propres souhaits se réaliser ! »

La troisième raison de la lenteur avec laquelle l’antisémitisme de gauche s’enracine en Pologne est étroitement liée à la deuxième. L’Holocauste est le point de référence clé des politiques publiques sur l’histoire contemporaine en Pologne, car c’est précisément ici que trois millions de Juifs ont « disparu ». Ils ont été emprisonnés, expropriés, humiliés, maltraités et assassinés ici. C’est notre doykeith En Pologne, nous déambulons au milieu de lotissements construits sur les ruines des ghettos. Nous faisons de la luge ici sur des collines formées par les décombres des cimetières juifs. Nous vivons dans des maisons qui appartenaient à des Juifs. Nos grands-pères ont pillé ces maisons et nos grands-mères ont gardé le silence toute leur vie sur les viols commis contre leurs voisins juifs. Depuis quelque temps, nous vendons l’histoire juive comme un souvenir, un élément exotique, un produit touristique. L’antisémitisme, et l’Holocauste qui en découle, ont une dimension très littérale en Pologne. Tangible. Matérielle. Physique. Notre vie quotidienne se déroule dans ces lieux, ces bâtiments, ces rues, ces champs, sur ces voies ferrées, dans ces forêts, ces villes, ces bourgs, ces villages, aux côtés des tombes au bord des routes - et plus souvent encore en leur absence. Nous avons donc beaucoup de choses à combattre. Un travail colossal a été accompli par ceux qui ont obscurci, effacé, déformé, blanchi l’histoire et s’en sont emparé afin d’imposer un récit mensonger. Cette entreprise de blanchiment doit être stoppée net, d’autant plus qu’elle fonctionne à plein régime, 24 heures sur 24 ; elle est alimentée par des subventions publiques massives destinées à des institutions telles que l’institut de la mémoire nationale ou le Musée de la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, je dois signaler un quatrième facteur : le vieil antisémitisme, toujours actuel, de l’Église catholique, dont on ne saurait trop insister sur le rôle dans la « diffusion de la parole » contre les Juifs. D’une part, grâce aux autorités catholiques, la légende du meurtre rituel a fait ici des ravages particulièrement importants, et, surtout dans les campagnes polonaises, beaucoup croient encore qu’il y a un « fond de vérité » dans l’histoire des Juifs assoiffés de sang chrétien. D’un autre côté, cependant, précisément à cause du rôle actif de l’Église, la réflexion sur l’antisémitisme polonais se concentre souvent spécifiquement sur le catholicisme. J’espérais que les universitaires, les humanistes, les intellectuels, les artistes, les écrivains, les journalistes et leurs acolytes seraient plus sceptiques face à la nouvelle version de l’accusation de crime rituel - le récit actuel du prétendu « génocide » commis par les Juifs contre les non-Juifs à Gaza - parce qu’ils savent comment fonctionnait l’ancienne version. J’aurais dû m’en douter. L’antisémitisme est un peu comme le capitalisme : il doit sa longue et persistante survie, entre autres, à l’extraordinaire plasticité, flexibilité et malléabilité de sa structure, qui s’adapte à diverses circonstances tout comme un liquide prend la forme de son récipient.

1 Terme yiddish signifiant littéralement (le sentiment d’) « être d’ici ». Pour le Bund, cette notion se traduisait par le slogan « Notre pays se trouve là où nous vivons » par opposition au sionisme, qui voulait cultiver chez les Juifs le sentiment « d’être de là-bas » - un descendant des royaumes antiques de Juda et d’Israël (NdT).

Pour vous montrer à quel point le récit des « horribles Juifs » d’Israël s’est ancré dans la sphère publique polonaise, je vais vous raconter deux incidents qui se sont produits l’un après l’autre, en l’espace d’une semaine. Parmi de nombreux autres exemples, j’ai choisi les plus révélateurs, car ils n’impliquaient pas seulement des cercles militants - c’est-à-dire ceux que l’on pourrait facilement marginaliser et disqualifier en raison de leur « radicalité ». Cette fois-ci, l’affaire a touché en plein cœur l’intelligentsia métropolitaine la plus influente sur l’opinion publique et la plus influente sur le plan culturel.

Des Juifs grossiers contre l’ambassadeur de la « Campagne des jonquilles »

L’anniversaire du déclenchement du soulèvement du ghetto de Varsovie approche. Comme chaque année, le musée POLIN, situé en plein cœur de l’ancien ghetto, a lancé sa « Campagne des jonquilles ». Le 19 avril, dans toute la Pologne, des bénévoles du musée distribueront aux passants des jonquilles en papier sous forme de broches que l’on peut épingler sur sa veste en signe de souvenir. Pour rendre la campagne plus visible, le musée a fait appel à des célébrités en tant qu’ambassadeurs de cette initiative. Cette année, l’un de ceux-ci est un journaliste, un éditeur et une figure célèbre du journalisme polonais : Mariusz Szczygiel. Depuis octobre 2023, il ne cesse de promouvoir la thèse du prétendu « génocide » commis par les Juifs ; il pose pour des photos avec des t-shirts proclamant « Un enfant est tué à Gaza toutes les 10 minutes1 2 », et lorsqu’il est accusé de propager la calomnie des meurtres rituels commis par les Juifs, il se défend en affirmant que « Ce sont les actions d’Israël qui ont provoqué l ’antisémitisme en Pologne1. »

En signe de protestation, Beata Lewkowicz, une personne active sur Facebook et régulièrement accusée d’être à la solde de Netanyahou, a écrit une lettre au musée POLIN et a proposé aux gens de la signer. Lewkowicz souhaite que :

 les personnes représentant la « Campagne des jonquilles » soient choisies d’une manière plus responsable ;

 la proportion et le contexte soient respectés dans le débat public ;

 les décisions concernant le choix des ambassadeurs soient prises en toute transparence ;

 le contexte global des événements (y compris le terrorisme du Hamas et le sort des victimes israéliennes) soit pris en compte.

Beata Lewkowicz a expliqué ses demandes dans sa lettre : « La Campagne des jonquilles promeut le souvenir du soulèvement du ghetto de Varsovie, de 1 ’Holocauste et de l’histoire des Juifs polonais. Cet événement confère une responsabilité encore plus grande à l’institution qui incarne cette mémoire, ainsi qu ’auxpersonnes qui en deviennent le visage symbolique. [...] Dans ce contexte, la décision de nommer Mariusz Szczygiel au poste d’ambassadeur n ’est pas neutre. Ce choix donne un ton spécifique à la campagne et votre institution entérine ainsi un certain type de discours sur Israël et les Juifs contemporains. \...] Il ne s’agit pas d’un simple message ou d’une simple déclaration, mais d’un discours prolongé et récurrent dans lequel la souffrance d’une partie occupe le devant de la scène, tandis que le contexte du terrorisme du Hamas, les événements du 7 octobre et le sort des otages et des victimes israéliens restent marginalisés ou traités comme des éléments secondaires3. »

La lettre de Lewkowicz n’exigeait même pas le licenciement de Mariusz Szczygiel et soulignait que « le problème ne se réduit pas à une seule personne ou à un seul choix ». Son texte était mesuré (bien plus que le mien), équilibré et il s’abstenait de toute attaque personnelle. Néanmoins, Lewkowicz et les autres signataires ont immédiatement été la cible d’une avalanche de critiques. L’intelligentsia polonaise éclairée s’est empressée d’exprimer son « indignation », son « embarras », son « dégoût », sa « répulsion » et sa condamnation du « théâtre de la haine dirigée contre Mariusz Szczygiel ». Ceux qui cherchaient un juste milieu entre l’antisémitisme et l’anti-antisémitisme ont assimilé les partisans de la position de Lewkowicz à des partisans du gouvernement israélien actuel. « Si quelqu ’un émet la moindre critique à l ’égard de Netanyahou, il ne pourra plus se souvenir du ghetto », a ironisé un commentateur4.

Je n’ai jamais été politiquement proche du gouvernement israélien actuel, et aujourd’hui, il me terrifie plus que jamais. Cela ne change rien au fait que le récit du prétendu « génocide » commis par les Israéliens fait directement écho à la calomnie antisémite des meurtres rituels. Mais quel est donc le rapport entre ces deux choses ?

La lettre de Beata Lewkowicz a été signée par près de six cents personnes, et il s’agit d’un succès sans précédent. Depuis des années, voire jamais, une voix juive aussi « tranchante », « grossière », « effrontée » et opposée à l’appropriation de l’histoire juive ne s’était fait entendre en Pologne. Je suis immensément reconnaissante à Beata Lewkowicz d’avoir pu y prendre part.

À vrai dire, je l’ai signée pour me sentir mieux. Beata a créé une occasion unique d’exprimer une opinion divergente, et cela apporte un soulagement. Sans cette lettre, nous aurions été envahis non seulement par un désespoir grandissant, mais aussi par un sentiment de complicité. Je savais à l’avance que le musée POLIN ne reviendrait pas sur sa décision, parce que son choix d’un ambassadeur antisioniste n’était pas une erreur, mais une stratégie délibérée. Le musée voulait attirer les milieux anti-israéliens vers son initiative, car ceux-ci ne cessent de s’élargir et, surtout, proviennent de cercles qui, jusqu’à présent, adoraient se présenter comme philosémites. Les Juifs (décédés) constituaient un charmant bibelot pour l’intelligentsia de Varsovie : ils lui permettaient de souligner sa noblesse et sa sensibilité. Mais elle a trouvé un autre hochet : la condamnation des Juifs (vivants). Les Polonais allaient enfin pouvoir orner leurs keffiehs de jonquilles sans avoir l’impression que quelque chose clochait.

Je n’avais pourtant pas l’intention d’écrire à ce sujet, car cela demande beaucoup d’efforts. Je deviens plus paresseuse avec l’âge. De plus, mon taux de cholestérol est trop élevé, j’essaie donc de ménager mes nerfs. Quelques jours plus tard, cependant, un deuxième événement s’est produit. J’ai eu l’impression que quelqu’un m’avait frappée au plexus, et, comme je n’en ai qu’un, je ne pouvais me tourner de l’autre côté.

Des meneurs de jeu israéliens, des défenseurs polonais

Deux personnalités bien connues et appréciées de la communauté de Varsovie - Adam Lipszyc, professeur de philosophie, et Maria Swietlik, militante syndicale engagée dans le secteur tertiaire -ont adressé une pétition au maire de Varsovie « pour qu ’il s ’abstienne d’arborer le drapeau de l’Etat d’Israël lors de la commémoration du soulèvement du ghetto de Varsovie ». Ils ont choisi de rendre publique cette pétition le 1er avril. S’agissait-il d’une blague (de mauvais goût, il est vrai) ou d’une provocation ? me suis-je demandé. En tout cas, elle a été très réussie - leur initiative a bénéficié d’une pluie de remerciements et de félicitations.

Comme on pouvait s’y attendre, leur missive affirme que hisser le drapeau israélien, comme cela se fait chaque année à Varsovie le 19 avril, serait un geste de soutien à un État criminel qui commet un prétendu « génocide ». Mais leur pétition fait preuve d’une audace encore plus grande.

Il existe de nombreux travaux substantiels et excellents sur les conséquences dangereuses de l’universalisation de l’Holocauste. Elle conduit notamment à effacer, de l’histoire de la violence antisémite, les expériences, les luttes, les vies et les morts des Juifs eux-mêmes. Elle permet de transformer cette violence en des récits généraux sur le mal, le bien et l’humanité. Elle efface la vérité, pour le dire brièvement. La vérité, par exemple, sur les relations de pouvoir et de domination historiquement ancrées qui permettent la violence, ainsi que sur les schémas historiquement façonnés de cette violence et l’acquiescement à celle-ci. Et tout cela au nom du récit apaisant selon lequel « Nous sommes tous juifs. » Ou du moins « Nous pourrions l’être. » Qui est ce « nous » ? Qui était alors l’auteur des crimes ? Qui est resté les bras croisés ? Qui pouvait se promener dans

Varsovie, la tête haute ? Qui étaient ceux pour qui leur apparence, leur accent, leurs vêtements ou la rencontre avec d’anciens voisins pouvaient conduire à une condamnation à mort à Varsovie ? Qu’est-ce qui déterminait si l’on se trouvait de ce côté-ci ou de l’autre côté du mur ? Dans le récit universel on retire du tableau cette « chose » différenciante - aussi inconfortable que cruciale.

En général, ce processus d’effacement se fait petit à petit. Il est motivé par le besoin de réconfort et par la puissance de l’inconscient collectif. Dans la lettre adressée au maire de Varsovie, cependant, il est explicitement abordé. Les auteurs en sont conscients, l’approuvent et souhaitent l’accélérer. Ce passage de la pétition de Lipszyc et Swietlik m’a frappée comme un coup de poing :

« Le soulèvement du ghetto de Varsovie est un événement d ’une importance particulière. Il reste un point de référence clé pour la diaspora juive polonaise, dont nous faisons partie, pour les communautés juives du monde entier et pour l’Etat d Israël. Cependant, il fait également partie intégrante du patrimoine des habitants de Varsovie. Cette mémoire n ’appartient à aucune entité en particulier. C ’est précisément pour cette raison que les autorités de Varsovie devraient en être les gardiennes neutres, afin qu ’elle ne soit ni appropriée ni exploitée. »

Comme j’ai tenté de l’expliquer maladroitement, il n’y a pas d’acteur moins « neutre » sur la question de l’Holocauste que la Pologne. Pendant ce temps, les auteurs de la pétition demandent à l’Etat polonais — qui instrumentalise, déforme et s’approprie l’Holocauste d’une manière particulièrement virulente — de défendre l’importance du soulèvement juif en s’attaquant à... l’Etat juif !

Lipszyc et Swietlik disent en quelque sorte : Prenez-le, prenez tout et faites-en ce que vous voulez, pourvu que cela ne tombe pas entre les mains officielles des Juifs.

Ils disent : L’instrumentalisation polonaise est innocente, elle est inoffensive, elle ne nous fait aucun mal, ou elle n’existe pas du tout. Ce qui est vraiment dangereux, horrible et qui doit être condamné, c’est l’instrumentalisation juive.

Ils demandent aux Polonais de défendre la mémoire juive contre les Juifs, car les Juifs corrompraient cette mémoire par leur judéité, tandis que les Polonais seraient les gardiens des valeurs universelles.

J’ai relu ces lignes plusieurs fois, en essayant de les rendre plus claires. En vain. Sur Facebook, Anne Goldschmid a parfaitement expliqué à quel point cette pétition est perfide :

« Cette pétition s ’empare de la mémoire du soulèvement du ghetto de Varsovie et tente de la dépouiller de sa continuité juive, pour ensuite la restituer à l ’opinion publique comme un produit universel, moralement purifié, destiné à un usage commun. Tout d’abord, les auteurs déclarent que la mémoire “n ’a pas un gardien unique ”. Cette affirmation est censée paraître noble, mais, dans la pratique, elle ne sert qu ’à dépouiller l’Etat juif de sa légitimité particulière. Plus loin, ils diluent cet événement dans un récit qui entremêle l’antifascisme, la violence d Etat, la déshumanisation systémique et l’indifférence mondiale, comme s’il fallait arracher le soulèvement du ghetto à la réalité concrète de l’histoire juive et le transformer en une leçon éthique abstraite pour tous. Et finalement, ils font ce qu ’ils voulaient faire depuis le début : ils affirment que le drapeau israélien est aujourd ’hui un symbole de “génocide ”, et qu ’il devrait donc être symboliquement banni des commémorations du soulèvement juif. Tout le reste n ’est que de la poudre aux yeux. Le nœud du problème est le suivant : pour ces gens-là, Israël doit être exclu de cette mémoire, en être coupé, il doit être moralement effacé5. »

Demander à l’Etat polonais d’agir comme un « gardien neutre » à propos de l’Holocauste revient plus ou moins à inviter les autorités saoudiennes à négocier l’introduction d’une loi sur l’égalité des sexes en Bulgarie, par exemple. Les auteurs de la lettre estiment que les autorités de Varsovie, représentant l’Etat polonais, seraient de meilleurs gardiens, plus légitimes, de l’insurrection juive que les Juifs israéliens, et que tous ceux qui soutiennent le bien-être des Israéliens. Ce même soulèvement dont Czeslaw Milosz a parlé en 1943, alors que le ghetto brûlait et qu’il marchait le long du mur.

« C ’est ici sur cette place

Qu ’on brûla Giordano Bruno6,

le bourreau salua la flamme

Du sein de la foule curieuse.

A peine fut-elle éteinte,

Et les tavernes étaient pleines,

Paniers d ’olives et citrons

Mais sur la tête des marchands.

Me revint Campo dei Fiori7

A Varsovie, près d’un manège

Par un beau soir de printemps

Au son d’une allègre musique

Les salves venant du ghetto

Se perdaient dans la mélodie

Et les couples s’envolaient

Lancés haut et sereins.

Le vent des maisons incendiées

Apportait de sombres lambeaux

ils attrapaient en l’air des cendres

Ceux qui allaient au manège.

Et les robes des filles volaient

Au vent des maisons incendiées

Et les gens riaient heureux

Ce beau dimanche de Varsovie.

D’aucun en tirera morale

Que les gens d’ici ou de Rome

S’affairent, s’amusent et aiment

Passant les bûchers dressés.

Un autre y lira peut-être

La fuite des choses humaines,

et que l’oubli déjà s’étend

Avant que les flammes s’éteignent.

Mais moi alors je pensais

A leur ultime solitude

A cela que, lorsque Giordano

Fut monté sur le bûcher

Il ne trouva aucun mot,

Aucun dans la langue humaine

Pour saluer l’humanité,

Cette humanité qui continue restait8. »

Comment respirer quand on n’a aucun lieu où respirer

Lorsque je vivais encore à Varsovie, j’avais l’habitude de me rendre de temps à autre au monument dédié aux combattants du ghetto. Celui dont une réplique se trouve à Yad Vashem. Aujourd’hui, l’imposant bâtiment du prestigieux musée POLIN se dresse juste à côté. À l’époque, il n’y avait là qu’une simple pelouse. Les jours d’été ensoleillés, en maillot de bain et allongés sur des serviettes de bain, comme s’ils étaient à la plage, les Varsoviens venaient s’y faire bronzer. J’avais l’habitude d’aller à ce monument pour y trouver un étrange sentiment de soulagement. Quand la Pologne m’énervait trop - avec son nationalisme, son arrogance envers l’histoire juive, son rôle terrible dans celle-ci, et sa clameur incessante selon laquelle tout le monde ici avait aidé les Juifs -, le monument aux héros du ghetto, conçu immédiatement après la guerre par un Juif, afin de servir de lieu de rassemblement pour les survivants de l’Holocauste, sur les ruines du ghetto, ce monument était pour moi, au milieu de toute cette clameur, un moment de silence tant attendu.

Le 19 avril, lors des anniversaires successifs de l’insurrection, des cérémonies avaient lieu, auxquelles participaient des délégations étatiques, municipales, militaires et israéliennes. Des couronnes drapées de drapeaux israéliens, des bougies ornées d’étoiles de David, le son de l’hébreu qui résonnait là-bas - tout cela ressemblait à un répit dans un lieu qui, à chaque tournant, aliénait, effaçait et anéantissait l’histoire juive. Faites ce que vous voulez de notre histoire, me disai-je. Vous la réduisez au silence, vous vous l’appropriez, vous la déformez. Vous la réécrivez pour qu’elle ne parle que de vous : votre confort, votre image, votre réputation. Mais ce jour-là, vous devez rester en retrait et affronter la vérité.

Le 19 avril 2026, les antisionistes viendront là-bas contre les Juifs qu’ils n’aiment pas. Ils viendront sous le couvert du politiquement correct : après tout, ils aiment les Juifs morts, ils ont donc le droit de décider du sort des vivants. Ils défendront la neutralité, au nom des valeurs juives, ils marcheront sur des cadavres juifs, enveloppés dans des keffiehs et convaincus de leur légitimité historique, ils tenteront de décrocher les drapeaux israéliens des mâts. Ce que l’antisémitisme n’a pas réussi à détruire, à s’approprier ou à déformer jusqu’à présent, 1’anti sionisme est en train de le détruire, de se l’approprier et de le déformer. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, ce rouleau compresseur avance dans un espace où la bataille concerne le récit et la mémoire. Il a désormais pénétré dans un territoire où les squelettes ne sont pas cachés dans des placards. Ici, ils gisent littéralement sous le sol sur lequel nous marchons. Les corps des personnes qui sont mortes dans le ghetto n’ont jamais été exhumés. L’antisionisme va raser ce sol.

Anna Zawadzka

Professeure de sociologie

Institut d’études slaves, Académie polonaise des sciences

************

Helena Datner :

L’insurrection du ghetto n’était pas une noble lutte pour des idéaux universels

Une sorte de folie se répand à travers le monde — la folie de l’anti-israélisme. Il ne s’agit pas ici de critiquer la politique d’un Etat, mais d’éradiquer cet Etat. Jamais, au cours de ma longue vie, je n’ai entendu des appels à l’élimination d’un Etat existant au motif qu’il aurait échoué à un test supposé concernant sa conduite politique. Un élément rend tout cela encore plus troublant : il n’existe qu’un seul Etat de ce type, et pourtant cette incohérence flagrante ne semble pas troubler ceux qui exigent la dissolution d’Israël - explicitement ou implicitement.

La position récente du Green Party [Parti écologiste] au Royaume-Uni, qui entend soutenir une telle proposition, ouvre une voie que beaucoup d’autres vont probablement emprunter eux aussi. Il ne s’agit plus seulement du Hamas et de l’Iran : les partis centristes européens s’engagent désormais dans une voie que le monde n’a jamais connue auparavant. Et pourtant, si nous nous permettons d’envisager une pensée dérangeante - que beaucoup s’empressent de rejeter -, à savoir que la panique morale qui s’empare du monde puise ses racines dans l’antisémitisme (un mot terriblement mal vu dans le discours public), alors le tableau nous permet de retrouver un schéma familier depuis des siècles. Avec ses conséquences.

On nous a enseigné à l’école que les intellectuels avaient pour rôle de penser de manière critique — d’ancrer leur raisonnement dans une vaste connaissance, d’appliquer la logique, de relier les faits et de résister à l’attrait de la mentalité de troupeau. Ils étaient censés mener la contestation sociale, mettre en avant la nécessité du changement. Aujourd’hui, cependant, les intellectuels semblent plutôt surfer sur la vague du courant dominant. Quelle satisfaction cela doit être d’être emporté par une foule tout aussi convaincue de son indignation morale — une foule qui, avec une ferveur héroïque, réclame la condamnation implacable d’Israël, tout en restant imperméable à la connaissance historique, entièrement absorbée par les arguments d’un seul camp, et sourde au tsunami d’antisémitisme qui balaye le monde — un phénomène motivé non pas par les actions d’Israël elles-mêmes, mais par leur interprétation.

La demande d’exclure le drapeau israélien des commémorations du soulèvement du ghetto de Varsovie est à la fois frappante et profondément déconcertante.

Considérons, par exemple, l’affirmation selon laquelle cette insurrection « demeure un point de référence essentiel pour la diaspora juive ». Les intellectuels devraient voir la réalité telle qu’elle est réellement. Le soulèvement n’était pas une noble lutte pour des idéaux universels, mais un combat désespéré au cours duquel des Juifs ont été brutalement assassinés, souvent pendant que leurs voisins se taisaient et approuvaient leur massacre. Voilà, pour moi, le véritable point de référence : la profonde difficulté de la vie dans la diaspora, sous toutes ses formes innombrables.

En maniant la même logique, on pourrait tout aussi bien exiger le retrait du drapeau polonais — symbole du lieu directement lié au soulèvement — au motif qu’il représente le nationalisme polonais, y compris ses variantes les plus extrêmes et génocidaires, ainsi que les tentatives contemporaines d’instrumentaliser la mémoire de l’Holocauste, qui vont jusqu’à une forme de déni typiquement polonaise. Pourtant, une telle exigence serait pratiquement impossible à formuler : elle susciterait immédiatement l’indignation et la condamnation ; elle serait qualifiée d’« anti-polonaise » et rejetée par une grande partie du public — sans parler des dirigeants politiques — comme le produit d’un esprit déséquilibré. Des voix plus modérées feraient valoir que le drapeau représente une pluralité de traditions.

Arborer le drapeau israélien n’est pas une tentative de « 5 ’approprier la mémoire de l’Holocauste au profit d’un seul État ». Cette notion elle-même est une forme de distorsion intellectuelle.

Pour beaucoup de ceux qui ont péri dans l’Holocauste, l’idée d’un État juif représentait une source d’espoir et de force. Ceux qui ont survécu mais ne partageaient pas cette vision ont souvent quitté l’Europe, où ils n’étaient plus les bienvenus. Une fois établi, 1 ’État d’Israël est devenu le seul pays disposé à accueillir tous les Juifs sans exception. C’est un fait historique — et c’est pour cette raison que le drapeau israélien, si l’on choisit de l’arborer, est un élément naturel et approprié des commémorations du soulèvement du ghetto.

Helena Datner

Helena Datner est sociologue et historienne. Elle mène des recherches et écrit sur l’antisémitisme dans la Pologne contemporaine, l’histoire sociale des Juifs en Pologne au XIXe siècle et après la Seconde Guerre mondiale ; récemment, elle s’est intéressée à l’extermination des Juifs dans le disctrict de Bialystok pendant la Shoah. De 1999 à 2001, elle a été présidente de la communauté juive de Varsovie.

8

1

https://www.facebook.com/MariuszSzczygielReporterOfficial/photos/dzi%C5%9B-l-czerwca-pod-wrzenie-%C5%9Bwiata-lub-we-wrzeniu-zale%C5%BCnie-od-pogody-trwa-akcja-

n/998379074990794/

2

https://www.facebook.com/photo?fbid=122209563908571703&set=pcb.

122209564460571703

3

Texte intégral de la lettre : https://www.petvcjeonline.com/petvcja do muzeum historii vdow _polskich_polin_w_sprawie_doboru_ambasadorow_akcj i_onkile_i_ kierunkudziaainstytucj i

4

https://www.facebook.com/piotr.pazinski.3/posts/pfbidOHR5EZUbacQnscgoWLhknYBMCH7

UrCxoFAQx8AFcHny9Ta2scfEv6Vaj lzGni4Mmtl

5

[5] https://www.facebook.com/anna.goldschmid/posts/pfbidOWZ2rPVP9qza3Yrb

3kwHB8M3KHhi3eV9C3cmGFTi73PTRe6MuvEGSq2qbslLk4W5kl

6

Moine dominicain, philosophe et scientifique, accusé d’hérésie et brûlé vif sur le Campo dei Fiori le 17 février 1600 (NdT).

7

Place de Rome qui servit de lieu d’exécution. Des milliers de Talmud y furent brûlés à partir de 1553 (NdT).

8

Czelaw Milosz, Poèmes 193-1-1982, traduit par François Piel, Luneau Ascot, 1984. Ecrit immédiatement après l’insurrection ce poème fut publié parut dans un recueil clandestin (NdT).