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Ni patrie ni frontières
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Wolfgang Pohrt (1945-2018)
Article mis en ligne le 30 septembre 2026

Journaliste politique et sociologue. Il se fait connaître par ses dénonciations virulentes des tendances antisémites et antiaméricaines dans la gauche allemande dans les années 1980 et au début des années 1990. Il accuse également le mouvement pacifiste d’antiaméricanisme et de vouloir favoriser « la renaissance nationale allemande ».

Il faut comprendre que les premiers mouvements pacifistes en Allemagne, dès 1949, se sont construits contre le nucléaire militaire. Quand ils sont influencés (voire manipulés) par le KPD et l’Allemagne de l’Est, dans le cadre de la guerre froide, durant les années 1949-1958, c’est pour soutenir les intérêts de l’URSS [Falbisaner, 1984], et ils sont donc beaucoup plus « neutralistes » que pacifistes, et très anti-américains.

Mais, vingt ans plus tard, ces mouvements ont changé : ils sont désormais influencés par les Églises protestantes, les écologistes et la gauche extraparlementaire, comme cela se manifeste lors de la deuxième vague pacifiste qui démarre dans les années 1970, avec la question des missiles Pershing. Cette préoccupation pour le « bien commun » (donc pour toutes les menaces pesant sur l’environnement, armes nucléaires comprises) a été interprétée par certains comme le « besoin de reconstruire une identité nationale [allemande] positive », comme la nécessité d’une « reconstruction identitaire pour fonder une identité collective sûre » [Gaertner, 2022]. Et de tels phénomènes ont inquiété un antinationaliste et un antideutsch comme Pohrt. Mais l’anti-américanisme des années 1970 n’était-il pas beaucoup moins intense que celui des années 1948-1958, dans une jeunesse allemande très américanisée par la société de consommation ?

La question reste ouverte, me semble-t-il, et c’est ce que constate un historien qui évoque, les années 1949 à 1961, comme étant celles d’une « acculturation croissante des citoyens de la RFA à la culture occidentale chrétienne et déjà fortement américanisée de l’Europe occidentale » [Koenen, 2009].

En effet, « […] le langage, le style et le son du non-conformisme juvénile de ces années-là étaient encore largement empruntés à la culture folk, rock et pop américaine, qui avait fait irruption avec force dans le monde artificiellement idyllique des pères fondateurs de l’unification européenne […] Les concerts d’Elvis Presley et de Bill Healey, puis peu après ceux des Beatles ou des Stones, devinrent en Allemagne comme partout ailleurs le point de ralliement d’une jeunesse hédoniste et rebelle […] Mais lorsque, en novembre 1963, le jeune président américain John F. Kennedy, auquel beaucoup de jeunes s’identifiaient […] fut assassiné […], les écoliers et les étudiants de la République fédérale descendirent dans les rues en processions cérémonielles et silencieuses, brandissant des torches. […] Beaucoup de ceux qui pleuraient le président assassiné scandaient quelques années plus tard : “USA-SA-SS” » [Koenen, 2017].

Néanmoins, un historien français pense lui aussi que le second mouvement pacifiste de masse de l’après-guerre était « tout autant imprégné d’antiaméricanisme [que le premier]. Ceci pour au moins deux raisons : la force du courant écologique, lequel s’inscrit radicalement à contre-courant du modèle américain ; le fait que nombre de pacifistes des années 1980 sont les héritiers, notamment en Allemagne fédérale, du gauchisme et de l’anti-impérialisme des années 1960 et 1970 » [Milza, 1987]. Pohrt va pousser encore plus loin sa posture pro-américaine et pro-israélienne puisque, lors de la seconde guerre du Golfe en 1991, il plaide, dans la revue konkret, pour qu’Israël réponde aux attaques irakiennes aux gaz toxiques par la bombe atomique si nécessaire !!!

Heureusement, à la fin de sa vie, il reviendra à une posture plus subtile, en expliquant que la critique de l’antisémitisme pouvait servir à l’État pour dissimuler la question sociale et qu’il avait eu tort d’adopter des positions hostiles à l’immigration.

SOURCES
Gaertner, Marie-Jeanne (2022), https://www.lafabriqueecologique.fr/les-mouvements-environnementalistes-allemands%E2%80%AF-comment-la-tradition-anti-nucleaire-a-nourri-la-mobilisation-climatique/?trk=organization_guest_main-feed-card_feed-article-content

Koenen, Gerd (2017) « Was bleibt von Kommunismus, Herr Koenen ? », https://www.spiegel.de/spiegel/gerd-koenen-ueber-die-wurzeln-des-kommunismus-a-1168627.html (« Que reste-t-il du communisme, monsieur Koenen ? »)

Koenen, Gerd (2017), « Das Rote Jahrzehnt revisited », https://gerd-koenen.eu/ (« La décennie rouge revisitée »)

Milza, Pierre (1987), « Les mouvements pacifistes et les guerres froides depuis 1947 », https://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1987_act_95_1_2900